Vingt-six ans plus tard, le génocide des Tutsi au Rwanda au cœur de l’actualité

Décryptage Article publié le 08 octobre 2020 , mis à jour le 08 octobre 2020

En mai dernier, un fugitif accusé d’être responsable du génocide des Tutsi au Rwanda est arrêté dans le Hauts-de-Seine ; en juin, le Conseil d’État approuve l’accès aux archives de l’ancien Président de la République française François Mitterrand pour le chercheur François Graner. Deux jalons de l’année 2020, à la fois pour les rescapés, les familles des victimes et pour la recherche historique, qui cherche à faire la lumière sur cet évènement. François Robinet, maître de conférences en histoire contemporaine au Centre d'histoire culturelle des sociétés contemporaines (CHCSC – UPSaclay, UVSQ), en explique les enjeux.

Dans la nuit tragique du 6 au 7 avril 1994 débute l’un des génocides les plus marquants du siècle dernier : le génocide des Tutsi du Rwanda, orchestré par le gouvernement rwandais. D’après l’ONU, environ 800 000 Tutsi – l’une des trois ethnies présentes au Rwanda avec les Hutu et les Twa – sont alors massacrés par les forces armées rwandaises, les milices Hutu et une partie de la population civile en à peine plus de trois mois.

Un quart de siècle plus tard, de nombreuses questions restent en suspens. François Robinet, historien, s’est intéressé durant sa thèse au traitement des conflits africains des décennies 1990 et 2000 par les journalistes français. Cela l’a amené à soulever de nouvelles interrogations sur le génocide des Tutsi. « Initialement, mon sujet d’étude était l’intérêt ou le désintérêt porté par les journalistes français aux conflits africains contemporains. J’essaye maintenant de voir comment mon expertise en histoire culturelle et en histoire des médias peut contribuer à mieux comprendre ce génocide », explique-t-il.

 

Une histoire toujours en mouvement

L’histoire du génocide des Tutsi demeure en pleine écriture et des évènements récents viennent en nourrir le processus. Tout d’abord l’arrestation le 16 mai dernier à Asnières-sur-Seine (Hauts-de-Seine) de Félicien Kabuga, un des dignitaires du régime qui a planifié le génocide. La Cour de cassation, plus haute juridiction française, a d’ailleurs confirmé le 30 septembre 2020 la remise de cet homme, accusé d’être le « financier » du génocide, à la justice internationale. D’ici un mois, il sera transféré au Mécanisme pour les tribunaux pénaux internationaux (MTPI), cour internationale créée par le Conseil de sécurité de l’ONU et mandatée pour continuer les travaux du Tribunal pénal international pour le Rwanda.

François Robinet contextualise : « Ce procès revêt plusieurs enjeux. Pour les rescapés et les familles de victimes, l’espoir est que justice soit rendue. Pour les historiens, c’est la possibilité que de nouveaux témoignages viennent renforcer les connaissances sur le rôle de M. Kabuga et de ses proches, et que de nouveaux documents d’archives soient collectés. »

Quelques semaines après l’arrestation de Félicien Kabuga, le Conseil d’État a également rendu en juin un avis favorable à la consultation des archives de François Mitterrand par le chercheur François Graner, qui travaille sur ce génocide depuis de longues années. « Le Conseil d’État a privilégié la légitimité de la recherche historique et l’intérêt pour le public d’avoir accès à ces informations au détriment de la protection d’éventuels secrets d’État et de personnes qui pourraient être menacées par la consultation de ce type d’archives, indique François Robinet. Cela va renforcer l’argumentation des chercheurs qui doivent régulièrement demander des dérogations pour les consulter. »

 

Un évènement historique trop méconnu

Le génocide des Tutsi du Rwanda a beau faire partie de l’actualité, peu de Français connaissent réellement cette histoire. François Robinet, en sa qualité d’historien, propose une explication : « Quand le génocide commence, une grande partie des médias n’arrivent pas à identifier rapidement qu’il s’agit d’un génocide. Plus grave, ils ont tendance à réactiver des grilles de lecture coloniales, selon lesquelles les Hutu et les Tutsi se font la guerre depuis des siècles et que ce n’est alors qu’une nouvelle flambée de violence. » Une confusion qui s’est prolongée jusqu’à aujourd’hui. « Vingt-cinq ans plus tard, on peut encore lire dans la presse des phrases comme "la rivalité ancestrale entre Hutu et Tutsi", ou des confusions entre les auteurs et les victimes des massacres. Cela donne l’impression que rien n’a changé et que cette grille de lecture continue à infuser dans les esprits. »

Face à ces errements de l’information, certains ont écrit, réalisé, ou dessiné des œuvres documentaires ou de fiction, comme l’autrice Scholastique Mukasonga, l’écrivain Jean Hatzfeld ou le réalisateur Alain Tasma. Et des journalistes d’investigation mènent encore des enquêtes sur le sujet. François Robinet encourage cette diffusion de l’histoire : « Il faut faire connaître le génocide des Tutsi, à la fois car ce qui s’est produit revêt une portée universelle, et parce qu’il ne s’agit pas d’une histoire rwando-rwandaise. Les pays voisins ont été concernés, et des grandes puissances étrangères, comme la France, fortement impliquées. C’est donc aussi une histoire franco-rwandaise. » Une histoire dont il est désormais important de parler.

 

Pour aller plus loin :

https://www.lespressesdureel.com/ouvrage.php?id=5934
http://www.inatheque.fr/publications-evenements/publications-2016/les-medias-lepreuve-des-conflits-africains-francois-robinet.html
https://aoc.media/analyse/2020/07/22/france-rwanda-le-temps-des-archives-le-temps-de-lhistoire/
https://information.tv5monde.com/video/genocide-des-tutsi-au-rwanda-il-est-necessaire-pour-la-france-de-faire-un-retour-sur-son