Tatiana Giraud : Des fromages domestiqués

Portraits de chercheurs Article publié le 06 mars 2020 , mis à jour le 22 septembre 2020

Tatiana Giraud, est directrice de recherche au laboratoire Écologie, systématique et évolution (ESE - Université Paris Saclay, CNRS, AgroParisTech), dont elle est également la directrice-adjointe. Elle vient d’entrer à l’Académie des sciences. Passionnée par l’écologie évolutive, la chercheuse étudie les champignons, les utilisant comme modèles pour comprendre comment les organismes évoluent et s’adaptent à leur environnement. Tantôt pathogènes, tantôt utilisés pour leurs vertus de fermentation dans la nourriture, les champignons n’ont pas fini de nous éclairer sur le fonctionnement du vivant.

Avec son équipe, Tatiana Giraud étudie les champignons pathogènes de plantes dans les milieux naturels ou cultivés. « L’objectif est de comprendre comment ces parasites émergent, se maintiennent et se spécialisent sur leurs hôtes, mais aussi de savoir comment ces derniers leur résistent et pourquoi alors le pathogène continue à les infecter, explique la chercheuse du laboratoire Écologie, systématique et évolution (ESE - Université Paris Saclay, CNRS, AgroParisTech). Il y a un champignon pour chaque plante : j’étudie leur co-évolution, dont la connaissance est essentielle pour comprendre les maladies qui sont de plus en plus nombreuses. »

Champignons castrateurs

L’analyse des chromosomes sexuels des champignons s’avère également très intéressante. « Ils présentent des convergences remarquables avec ceux des plantes et des animaux, et nous renseignent aussi sur la théorie évolutive », confie Tatiana Giraud. Au cœur de ses recherches se trouve le Microbotryum violaceum, un champignon qui rend diverses fleurs malades : en produisant ses spores dans leurs anthères des fleurs, à la place du pollen, il les empêche de se reproduire. Pire : il se répand par le biais des pollinisateurs.

Champignons domestiqués

Il existe aussi du bon dans la moisissure des champignons. Celle utilisée pour la fabrication des fromages bleus par exemple. « Nous y avons découvert plusieurs « populations » de champignons de la même espèce que celle faisant pourrir l’ensilage, qui sert de nourriture aux animaux. Nous avons donc étudié comment ces populations se sont adaptées et avons tenté de fabriquer du fromage bleu avec des populations d’ensilage. C’était immangeable ! », constate la chercheuse. Elle comprend que l’Homme, en sélectionnant les champignons pour en faire le meilleur fromage, les a fait évoluer génétiquement. C’est ce qu’on appelle la domestication. « Il s’agit d’un très bon modèle pour comprendre l’évolution des êtres vivants, puisque la domestication s’est produite très récemment et a subi une sélection très marquée. »

L’AOP du Roquefort

En étudiant le génome des champignons, l’équipe de Tatiana Giraud ne tarde pas à identifier deux types de populations sélectionnées pour la fabrication des fromages bleus : l’une est identique dans tous les bleus du monde entier, et l’autre se retrouve uniquement dans le Roquefort en France ! Pourquoi cette spécificité ? « L’explication tient à l’appellation d’origine protégée (AOP) qui a préservé la diversité génétique de ce champignon. Les fabricants sont obligés d’utiliser les souches locales alors que partout ailleurs, on utilise le même clone pour tous les autres bleus », analyse la chercheuse, qui vient de publier un article à ce sujet. Une recherche qui ouvre des perspectives appliquées inattendues : « nous allons pouvoir croiser les deux populations différentes pour fabriquer de nouveaux fromages ! »

Comprendre l’évolution du monde

Diplômée d’AgroParisTech en 1995, Tatiana Giraud se spécialise en master à l’université et réalise un stage dans le laboratoire ESE. C’est le déclic. « La biologie évolutive donnait un sens à tout, j’obtenais les réponses aux questions que je m’étais toujours posées. » La jeune chercheuse soutient en 1998 une thèse sur la pourriture grise de la vigne. Après un premier post-doctorat en Suisse sur les fourmis envahissantes, elle revient en 2000 au laboratoire ESE en réaliser un second, et est recrutée dans la foulée comme chargée de recherche au CNRS.

Partager les enjeux de la biodiversité

Tatiana Giraud a fait son entrée en décembre 2019 à l’Académie des sciences, sans doute repérée grâce à l’obtention du Grand prix scientifique de la Fondation Louis D en 2017. Cette fois-ci, il s’agit « de promouvoir la science en général, et en particulier de faire progresser la science dans mon domaine, se réjouit la chercheuse. C’est important de sensibiliser le public aux enjeux de l’écologie ». Elle l’enseigne à l’École polytechnique et constate avec satisfaction que « les élèves sont de plus en plus demandeurs d’informations à ce sujet ». Et même si devenir chercheur aujourd’hui semble plus difficile qu’hier, elle encourage ses doctorants : « faire de sa passion sa vie, c’est tout simplement génial ! », conclut la chercheuse.

Crédits photo : Hugo Noulin