Cécile Coquet-Mokoko : "Il fallait une icône à notre époque, et cette icône a été George Floyd"

Décryptage Article publié le 28 juillet 2020 , mis à jour le 28 juillet 2020

Les mobilisations aux États-Unis suite au décès de George Floyd, homme noir américain mort lors d’une arrestation par la police, suivies de près par la reprise de manifestations en France, ont mis en lumière le racisme encore existant dans ces deux pays. Cécile Coquet-Mokoko, professeure en civilisation américaine au Centre d'histoire culturelle des sociétés contemporaines (CHCSC - Université Paris-Saclay, UVSQ) et directrice-adjointe à la formation à l’Institut d'études culturelles et internationales, est récemment intervenue dans les différents médias pour commenter cette actualité. Quel est son point de vue sur ces évènements ?

Cécile Coquet-Mokoko a commencé à s’intéresser aux relations ethniques et raciales aux États-Unis à la lecture d’un roman de l’auteur américain William Faulkner, Le Bruit et la Fureur, emblématique de la culture du Sud des États-Unis. Cet intérêt se poursuit durant ses études supérieures, où elle travaille sur la prédication noire. Aujourd’hui, les relations ethniques et raciales aux États-Unis et les études africaines-américaines sont au cœur de ses travaux de recherche.

 

L’étude des États-Unis, à travers le prisme de la race

« Les études africaines-américaines sont une façon de voir l'histoire des États–Unis. Elles mettent l'accent sur les rapports de pouvoir et de classe, en étant bien conscient que ceux-ci sont racisés depuis le début : par exemple, vous n'êtes pas seulement un travailleur agricole, mais un travailleur agricole blanc ou noir. À partir de là, selon la manière dont les lois vont vous définir, vous n'aurez pas forcément le même destin. Cela a des répercussions dès 1619, date d'arrivée des premiers africains captifs sur le sol de Virginie, jusqu'à aujourd’hui, explique la chercheuse. Dès leur création, les États-Unis sont une nation multiraciale, mais ils se sont construits dans les rapports de force. Et puisque l'histoire est souvent écrite par les vainqueurs, l'histoire américaine a longtemps été enseignée comme étant uniquement celle des blancs, anglo-saxons et protestants, et de leurs descendants. »

 

 

Les mobilisations contre le racisme : continuité des thèmes, mais renouveau des stratégies militantes

Si les meurtres perpétrés sur des personnes noires aux États-Unis – y compris par la police – sont malheureusement courants, ils ne donnent pas tous lieu à une vague d'indignation comme celle observée suite au décès de George Floyd.

Cécile Coquet-Mokoko explique que souvent, le passé des victimes est exploité afin de questionner leur moralité et par là, minimiser leur décès. Cette rhétorique n'a pas pu être appliquée à George Floyd, et c'est en partie ce qui a soulevé l'indignation à travers le monde. « Il fallait une icône à notre époque, et cette icône a été George Floyd », déclare-t-elle.

Quant aux revendications et aux raisons des mobilisations, elles ne sont pas nouvelles : selon Cécile Coquet-Mokoko, elles sont dans la continuité du mouvement des droits civiques, « presque interminable depuis l'esclavage ». Elle note néanmoins que « ce qui marque l'évolution du mouvement des droits civiques, ce sont les citoyens armés de leur smartphone ». Le mouvement avait bénéficié de l’émergence de la télévision dans les années 1950-1960, pour montrer des preuves irréfutables du racisme ; aujourd'hui les réseaux sociaux sont au cœur du militantisme. Ce sont eux qui ont permis la diffusion des images de la mort de Floyd.

En France, « il y a une part d’importation de stratégies militantes américaines », explique Cécile Coquet-Mokoko à propos des mobilisations qui ont également repris de ce côté-ci de l’Atlantique. Ce militantisme est en partie dû au fait qu’il est difficile de parler de race en France. « Le revers de la médaille de l’idéal républicain universaliste – qui est beau en soi – est que la République se veut aveugle aux couleurs. Or, le fait d’effacer la race n’efface pas le racisme. » Par exemple, la France est encore marquée par l’imaginaire colonial, qui assimilait l’homme noir à un sauvage qu’il fallait maîtriser.

 

Une histoire plus inclusive ?

Face à la difficulté pour les victimes de racisme de s’exprimer, Cécile Coquet-Mokoko appelle à une histoire plus inclusive, qui se penche sur les chapitres douloureux de l’histoire. « Je trouve dommage qu'on mette un bâillon sur la bouche des gens qui veulent parler en tant que Français noirs. Si on a des Français noirs, indiens, asiatiques, c'est parce qu'on a colonisé à travers la planète, donc je ne comprends absolument pas pourquoi, systématiquement, les politiques traduisent leur parole sur le racisme comme une rhétorique de la repentance, où il faudrait demander pardon. » Elle compare ce regard nécessaire sur le passé à la crise d’adolescence : « Vous réalisez que vos parents ne sont pas parfaits et que vous n’avez pas envie de reproduire leurs erreurs. Je ne vois pas pourquoi on ne peut pas faire la même chose avec l’histoire d’un pays qu'on aime. »

 

http://www.uvsq.fr/mme-cecile-coquet-mokoko--432012.kjsp