Gilles Dowek : au carrefour de l’informatique, de la logique et de la philosophie

Portrait de chercheur ou chercheuse Article publié le 06 décembre 2024 , mis à jour le 22 juillet 2025

Nous avions précédemment publié ce portrait de Gilles Dowek, décédé lundi 21 juillet 2025. Ce portrait continuera à rendre hommage au scientifique qu’il était.
 

Gilles Dowek était directeur de recherche INRIA et chercheur en informatique au sein du Laboratoire des méthodes formelles (LMF – Univ. Paris-Saclay/CNRS/ENS Paris-Saclay/CentraleSupélec/INRIA), et enseignant à l’ENS Paris-Saclay. Passionné de logique et penseur des enjeux éthiques du numérique, il a été lauréat du Grand prix Inria 2023 et de la médaille Histoire des sciences et épistémologie 2024, délivrés par l’Académie des sciences.

Gilles Dowek a très tôt développé un intérêt pour les sciences. Membre de la Société des amis du Palais de la découverte et de l’Association nationale sciences techniques jeunesse (aujourd’hui Planète Sciences), il s’est immergé dès le lycée dans le monde de la découverte scientifique, ce qui a nourri son grand intérêt pour l’informatique.

Durant ces années, il a créé un programme de jeu de Mastermind, démontrant déjà ses talents en programmation. Ce travail lui a valu de remporter en 1982 le Prix scientifique Philips pour les jeunes, ce qui l'a conduit à représenter la France au European Philips contest for young scientists and inventors en 1983, l’année de son baccalauréat. Cette reconnaissance lui a ouvert les portes du laboratoire de Gérard Huet, logicien et chercheur en informatique théorique à Inria, où il a approfondi ses connaissances et affiné son programme.

Formation académique et premières recherches

Après deux années de classes préparatoires, Gilles Dowek a intégré l’École polytechnique. Désireux de poursuivre dans le domaine de l’informatique, il a ensuite passé un master dans cette discipline à l’Université Paris VII (aujourd’hui Université Paris Cité). Il s’est engagé dans une thèse à Inria entre 1989 et 1991. « J’avais pour ambition de devenir chercheur dans un laboratoire d’informatique, et c’est avec cette détermination que j’ai orienté l’ensemble de mes études », racontait-il. Ses travaux ont porté sur la conception d’algorithmes permettant de vérifier la correction de démonstrations mathématiques, mais aussi de les construire automatiquement dans certains cas. Après sa soutenance de thèse, le chercheur a effectué un post-doctorat aux États-Unis, d’abord à la Carnegie Mellon University, puis au sein de l’entreprise Computational Logic Inc., spécialisée dans la démonstration mathématique formelle.

Retour en France et développement des cadres logiques

En 1993, Gilles Dowek a réintégré Inria en tant que chercheur, au sein du projet Formel. Constatant la multiplicité des systèmes de preuves et le manque d’équivalence entre eux, il a entrepris de développer des cadres logiques universels. « Je considérais que cette manière d’organiser la recherche n’était pas optimale, avec de petites équipes disséminées à travers le monde et en compétition les unes avec les autres », commentait-il. Dans ce contexte, il a fondé et animé, quelques années plus tard, l’équipe-projet Deducteam, qui s'est consacré à la conception de langages et d’outils pour la démonstration formelle, afin d’unifier les approches et de faciliter les échanges entre différents systèmes.

Enseignement et transmission des connaissances

De 2002 à 2010, Gilles Dowek a été professeur d’informatique à l’École polytechnique. En 2015, il a rejoint l’École normale supérieure Paris-Saclay en tant que professeur attaché. Il s’est investi particulièrement dans l’enseignement en master, encourageant les étudiantes et étudiants à s’engager dans la recherche et à développer une réflexion critique sur leur parcours. « J’ai observé que celles et ceux qui sont animés par un projet comprennent mieux ce qui leur est demandé durant leur études, ce qui favorise leur réussite. » Intéressé par les questions de pédagogie, il a exploré de nouvelles méthodes d’enseignement, notamment la classe inversée qu’il a expérimentée lors du confinement dû à la pandémie de Covid-19. Dans cette approche, le professeur a envoyé aux étudiantes et étudiants des vidéos de cours, afin de consacrer le temps de classe en ligne aux discussions. Une initiative qui a perduré même après le retour à l’enseignement en présentiel.

Une exploration philosophique de l’informatique

Parallèlement à ses activités de recherche et d’enseignement, Gilles Dowek s’est engagé dans une réflexion philosophique sur la nature et les fondements de l’informatique. Dès son post-doctorat, il a publié en 1993 son premier ouvrage, La Logique, une introduction à la logique en tant que domaine de la pensée. « Cette discipline est d’abord une branche de la philosophie, puis des mathématiques, et aujourd’hui elle devient une partie de l’informatique, tout en restant pratiquée par des mathématiciens et des philosophes », expliquait-il.

En 2007, Gilles Dowek a publié Les Métamorphoses du Calcul, où il a analysé la transformation des mathématiques au XXᵉ siècle, marquée par l’intégration de la notion de calcul. « Jusqu’au XXe siècle, la notion de démonstration domine, aux dépens de celle de calcul », constatait-il. Il s’est interrogé sur les raisons de la mauvaise réputation du calcul – illustrée par exemple lorsque l’on qualifie de manière péjorative une personne de « calculatrice ». Le chercheur a ensuite retracé comment celui-ci a retrouvé une place centrale, notamment à travers les systèmes de vérification de démonstrations. Cet ouvrage lui a valu le Grand Prix de philosophie de l’Académie française. En 2019, il a publié Ce dont on ne peut parler, il faut l’écrire, consacré, non à celle de calcul, mais à la notion de langage.

L’informatique quantique et l’épistémologie

Son intérêt pour les questions philosophiques s’est également étendu à l’informatique quantique, domaine en émergence au début des années 2000. Avec un collègue, il a travaillé sur les langages de programmation pour ordinateurs quantiques. « Je m’interrogeais sur la manière dont la mécanique quantique pouvait changer la notion de calcul. » Ces interrogations, à la fois scientifiques et philosophiques, l’ont amené à explorer les implications épistémologiques de l’informatique quantique.

Redéfinir l’informatique et son enseignement

Gilles Dowek a également réfléchi à des questions sociales et éducatives liées à l’enseignement de l’informatique. À partir de 2005, il a publié une série d’articles sur ce sujet. « Apprendre l’informatique, c’est un peu comme apprendre à lire : on ne peut pas commencer par les bases le matin et aborder des textes complexes l’après-midi, cela va trop vite. » À cette analyse, il a ajouté, entre autres, une critique, selon laquelle les approches pédagogiques ne devraient pas être centrées sur un seul concept : « Il est important d’avoir une approche équilibrée entre les différents concepts de l’informatique, tels que l’algorithme, le langage, l’ordinateur ou encore l’information. » Son engagement l'a conduit à participer à des groupes de réflexion sur l’enseignement de l’informatique au collège, au lycée et dans l’enseignement supérieur.

Les enjeux éthiques du numérique

Enfin, Gilles Dowek s’est investi dans les questions éthiques liées à l’informatique. Il a participé à la création de la Commission de réflexion sur l’éthique de la recherche en sciences et technologies de numérique d’Allistene (Cerna) à Inria, au CNRS et d’autres institutions. Il s’est intéressé notamment à la gestion des données personnelles et à la question des noms propres à l’ère numérique.

« Aujourd’hui, nos états civils sont souvent nos adresses électroniques ou nos numéros de téléphone », soulignait-il, et pour privilégier le respect de l’individu et le choix personnel, il a proposé des alternatives pour gérer les changements de nom dans les bases de données.

Pour l’ensemble de ses travaux en philosophie des sciences, Gilles Dowek a reçu en 2023 le Grand Prix Inria 2023, et, en 2024, la médaille Histoire des sciences et épistémologie, délivrés par l’Académie des sciences. « Je suis honoré de ces prix. Ils récompensent mes recherches qui englobent trois dimensions : sociale, épistémologique et éthique », ponctuait-il.
 

Gilles_Dowek (c)Sébastien Dolidon