Antoinette Lemoine : l’oncogénétique à visée thérapeutique

Portraits de chercheurs Article publié le 11 juin 2021 , mis à jour le 11 juin 2021

Antoinette Lemoine est passionnée par le domaine médical, elle contribue à faire avancer la recherche en cancérologie biologique et les thérapies ciblées qui en découlent à pas de géants.  Formée à la biochimie et à la biologie moléculaire, elle se spécialise en oncogénétique à visée thérapeutique, et dirige aujourd’hui un département médico-universitaire du groupe hospitalier universitaire Paris-Saclay.

Antoinette Lemoine s’intéresse très tôt aux métiers de la Santé. Cette prédisposition l’entraine vers des études en pharmacie à l’Université de Bourgogne, qu’elle poursuit à l’Université Paris-Sud (aujourd’hui fusionnée avec l’Université Paris-Saclay) pour effectuer son doctorat en même temps que son internat en biologie médicale. En effet, elle choisit le seul poste « recherche » de la promotion 1984. Elle réalise l’ensemble de son cursus d’internat dans le département de biochimie de l’hôpital Necker, car elle aspire à une carrière en milieu hospitalier. Ses travaux portent sur l’étude des enzymes du métabolisme des médicaments qui influence leur efficacité et leur toxicité individuelles. Très rapidement, elle transfère la réalisation de cette analyse chez l’être humain, en collaboration avec le Centre hépatobiliaire de l’hôpital Paul Brousse dirigé par le Professeur Bismuth, un des pionniers de la chirurgie hépatobiliaire et de la transplantation hépatique. À cette époque, l’essor de la technique de transplantation dépend de la capacité à prévenir les rejets de greffe, c’est-à-dire à activer une immunosuppression grâce à la ciclosporine, médicament tête de file des immunosuppresseurs. Il s’agit alors de trouver le bon dosage thérapeutique pour y parvenir.  

Elle est la première à corréler, chez des patients transplantés, la concentration sanguine en immunosuppresseurs à la concentration hépatique en cytochromes P450, des enzymes qui métabolisent les médicaments et déterminent l'efficacité propre à chaque individu. Elle décrit aussi l’importance d’une isoforme de cytochrome - P450 (A5) - chez un patient transplanté qui l’exprimait dans son foie. Et elle participe à la description internationale des isoformes de flavine mono-oxygénase chez l’être humain, qui ont un rôle majeur dans le métabolisme de médicaments antidépresseurs. Antoinette Lemoine participe ainsi aux débuts de la médecine de précision grâce à laquelle chaque individu bénéficie d’une dose adaptée à son patrimoine génétique. 

 

De la biochimie à l’oncogénétique

En 1993, Antoinette Lemoine accède à un poste de praticien hospitalier au sein du service de biochimie et biologie moléculaire de l’hôpital Paul Brousse dirigé par le Professeur Brigitte Debuire. Ce dernier réalise le diagnostic oncogénétique des tumeurs solides pour les patients du territoire de santé de l’Île-de-France. 

En 2007, elle est nommée Professeure des universités et praticienne hospitalière (PUPH). Puis elle devient cheffe de service en 2011. Elle effectue sa valence universitaire à la Faculté de pharmacie de l'Université Paris-Sud. Depuis 2019, elle est directrice médicale du département médico-universitaire de biologie, génétique, et PUI (Pharmacie à usage intérieur) au groupe hospitalier universitaire Paris-Saclay qui comprend sept groupes hospitaliers (hôpital Ambroise Paré, hôpital Raymond Poincaré, hôpital Sainte Perrine, hôpital Antoine Béclère, hôpital Bicêtre, hôpital Paul Brousse et hôpital maritime de Berck), et trois unités de formation et de recherche (les Facultés de médecine et de pharmacie de l'Université Paris-Saclay et la Faculté de médecine de l’Université de Versailles - Saint-Quentin-en-Yvelines). « J'ai saisi l’opportunité de transformer mon activité de biologiste médical en une profession hospitalo-universitaire sur un sujet d'intérêt absolument majeur aujourd’hui et plein d’avenir : l’oncogénétique. »  

 

Le déploiement du séquençage génétique de nouvelle génération (NGS)

L’oncogénétique est une branche de la génétique qui étudie les facteurs prédisposant au développement d’un cancer. Au début des années 2000, cette discipline devient un outil diagnostic individuel permettant de ne traiter par des thérapies ciblées que les patients dont la tumeur porte l’anomalie génétique cible de la molécule anticancéreuse. « Dès 2010, j’ai développé toute l’activité oncogénétique à visée thérapeutique du groupe hospitalo-universitaire de l’APHP-Université Paris-Sud grâce à la mise en place d’une plateforme de génétique des cancers labellisée INCa », c’est-à-dire l’Institut national du cancer.

En 2012, Antoinette Lemoine et son collaborateur Raphaël Saffroy déposent un brevet pour une technique innovante de biologie médicale qui consiste à identifier une anomalie liée à une fusion de deux gènes, à la fois dans les tumeurs et dans l’ADN circulant (c’est-à-dire dans le sang veineux). Cette approche est très utile pour les patients, car à l’époque les diagnostics ne sont pas encore réalisés grâce à l’outil de séquençage génétique de nouvelle génération (Next Generation Sequencing – NGS). Avec son équipe, Antoinette Lemoine l’implante dans son laboratoire en 2016. Au même moment et selon les recommandations nationales, elle décide d’étendre le champ de la biologie médicale à celui de la pratique des consultations d’oncogénétique pour les familles comportant des risques génétiques héréditaires qui les prédisposent à l’émergence de cancers, notamment gynécologiques ou digestifs. 

 

L’avènement des thérapies ciblées

La grande puissance d’analyse du NGS et la maîtrise des outils bio-informatiques pour interpréter les données fournissent aux cliniciens une connaissance très fine des caractéristiques biologiques de leurs patients. Complémentaire des diagnostics histologiques pratiqués par les pathologistes dans le cadre de cancers du côlon, des poumons, du pancréas, de la prostate, du cerveau ou encore gynécologiques. Ces outils consistent à identifier la présence d’une mutation spécifique dans les tumeurs « car chaque type tumoral a toujours une ou plusieurs anomalies génétiques caractéristiques pouvant offrir une opportunité thérapeutique ». Le patient dont la tumeur porte l’anomalie peut alors recevoir la thérapie ciblée, telle que définie par l’autorisation de mise sur le marché (AMM) délivrée par l’Agence européenne du médicament (European Medicines Agency – EMA). Aujourd’hui, il existe des dizaines de thérapies ciblées qui couvrent la quasi-totalité des types tumoraux. Et puisque les plateformes INCa sont réparties sur tout le territoire national (environ une par département) et utilisent les mêmes protocoles, tout patient peut avoir accès à ces traitements innovants. « Aujourd’hui, grâce aux avancées dans les diagnostics biologique et thérapeutique, on offre beaucoup de nouvelles possibilités aux patients, des traitements « à la carte » qui favorisent une plus grande longévité. » 

Pour former les futurs professionnels de l’oncogénétique, Antoinette Lemoine transmet ses connaissances en génétique des cancers. Elle publie régulièrement des articles dans des revues scientifiques, participe à de nombreuses conférences et enseigne à la faculté de pharmacie de l'Université Paris-Saclay à Châtenay-Malabry et au Kremlin Bicêtre. Elle y a d’ailleurs récemment créé un Diplôme universitaire en formation continue sur l’apprentissage des techniques de NGS et de la bio-informatique appliqué aux diagnostics et aux interprétations de biologie médicale. 

 

À période exceptionnelle, organisations exceptionnelles

Au printemps 2020, la crise sanitaire impose de réaliser des tests PCR Covid en urgence et en grand nombre, et Antoinette Lemoine participe, de manière très proactive, à l’effort collectif. Elle crée un partenariat avec l'Institut de recherche en criminologie de la gendarmerie nationale (IRCGN) pour implanter, à l'hôpital Raymond-Poincaré à Garches (Île-de-France), un bus équipé de matériel PCR piloté par des officiers gendarmes biologistes, afin d’accueillir et de tester un millier de franciliens par jour.  En raison de ce succès, le ministère des Solidarités et de la Santé publie un arrêté national pour autoriser d’autres laboratoires (norme ISO 17025), comme les laboratoires vétérinaires, à réaliser ce type de partenariat avec des laboratoires de biologie médicale (ISO15189) sur le territoire national.

En parallèle, elle mobilise l’ensemble des biologistes médicaux du groupe hospitalo-universitaire de Paris-Saclay afin d’effectuer des prélèvements nasopharyngés dans des centaines d’Ephad, maisons du handicap et maisons d’arrêt. Et comme elle a à cœur d’assurer l’égalité d’accès aux soins, elle offre cette organisation et participe personnellement à la prise en charge des tests PCR pour les personnes sans domicile fixe d’Île-de-France. Elle parvient ainsi à effectuer des dizaines de milliers d’analyses jusqu’au déconfinement, en mai 2020. « Nous avons réalisé un exploit en très peu de temps, je suis fière d’avoir piloté cette aventure, que j’ai parfois menée contre vents et marées. »

Aujourd’hui, Antoinette Lemoine met à disposition de l’Université ses connaissances acquises en matière d’organisation régionale pour la réalisation et analyse de tests PCR, dans le but d’établir des infrastructures et des processus de tests pour les étudiants et le personnel. « La Covid-19 nous a obligés à réorganiser nos activités, mais nous avons rapidement retrouvé un mode de fonctionnement normal pour garantir la continuité des soins à tous nos patients. »