Maëva Monnier, doctorante - Autisme et l'international
Maëva Monnier est aujourd’hui doctorante en troisième année de thèse en épidémiologie et effectue actuellement une mobilité au Canada. En octobre 2025, elle est venue parler de son parcours et de sa recherche sur la santé mentale des parents d’enfants autistes
Après avoir débuté des études en psychologie, Maëva conserve un fil rouge : les mathématiques et l’informatique appliquées aux sciences humaines. Cette double compétence l’oriente naturellement vers l’épidémiologie. Elle poursuit alors un master en biostatistiques à l’Université de Bordeaux et effectue un stage à l’Institut National de Santé Publique du Québec, une expérience qui renforce son intérêt pour l’international.
À la fin de son cursus, elle rejoint l’Inserm comme biostatisticienne au sein de l’équipe Healthy travaillant sur la santé mentale des enfants pendant la pandémie de COVID-19. Elle poursuit ensuite sa carrière dans le secteur privé, à l’Institut Régional du Cancer de Montpellier, où elle analyse des essais cliniques de phases 2 et 3. Mais cette immersion lui confirme son désir profond : revenir à la recherche en santé publique, en particulier dans le domaine de la santé mentale. Elle réalise alors qu’un doctorat est indispensable pour poursuivre cette voie.
Un champ encore peu exploré : la santé mentale des parents d’enfants autistes
Grâce à son réseau professionnel, Maëva rencontre la professeure Baghdadli , pédopsychiatre et directrice du Centre d’Excellence sur l’Autisme et les Troubles du Neurodéveloppements (CeAND). En affinant son sujet de thèse, elle observe un paradoxe: alors que les études continuent de mettre en évidence des niveaux élevés de détresse psychologique chez les parents d’enfants autistes, les interventions proposées en France demeurent largement centrées sur l’enfant, et beaucoup moins sur la gestion du stress parental et le soutien à leur santé mentale.
À l’international, notamment au Canada, la question progresse. Il devient de plus en plus reconnu que le bien-être des parents influe directement sur le parcours de l’enfant. De nouvelles approches interventionnelles émergent. Maëva a pour objectif pendant son séjour scientifique à l’Université McMaster au sein de the Offord Center for Child Studies, de comparer les niveaux de stress parental entre France et Canada.
Des stratégies de coping à profils de coping
L’autisme, trouble neurodéveloppemental complexe, confronte les parents à une charge émotionnelle importante : annonce du diagnostic, difficultés communicationnelles, parcours de soin labyrinthique, stigmatisation… Face à ces défis, ils déploient des stratégies de coping, définies comme des efforts cognitifs et comportementaux visant à gérer une situation perçue comme stressante. Ces stratégies peuvent être centrées sur le problème, afin de modifier la source du stress, ou centrées sur les émotions, afin de réguler les réponses émotionnelles.
L’étude des stratégies de coping en contexte d’autisme existe, mais elle présentait jusqu’ici plusieurs limites. D’une part, les catégorisations dichotomiques ou très larges ont été critiquées, car elles reposent sur des construits peu clairement définis, ni exhaustifs ni mutuellement exclusifs. L’usage de ces catégories conduit à des analyses moins fines des différences entre mères et pères, et la plupart des travaux examinent les stratégies de coping une par une, plutôt que de considérer la manière dont elles s’articulent entre elles. Étudier les profils de coping à partir de sous-dimensions plus fines permettrait de dépasser ces limites, en tenant compte du fait que les stratégies de coping peuvent se combiner à des degrés variés au sein d’un même parent.
Les profils de coping et la cohorte ELENA
Afin de mettre en place des profils de coping, Maëva utilise les données de la cohorte ELENA . C'est une cohorte française multicentrique et prospective qui regroupe les données de 876 familles qui ont un enfant autiste diagnostique au moment de l’inclusion entre 2013 et 2019. Maeva a ensuite sélectionné les familles qui ont complété l'échelle de coping au moment de l'annonce du diagnostic pour au moins un des parents, soit une population de 554 parents (répartis dans 350 familles – 318 mères et 236 pères).
Après avoir révisé la structure factorielle de la version française de l’échelle de coping et testé son invariance de mesure entre mères et pères, tout en tenant compte de la structure dyadique de l’échantillon, quatre dimensions de coping ont été identifiées : résolution de problème–réévaluation positive, recherche de soutien social, autoblâme et pensées de souhait (espérer que tout s’améliore « comme par magie »). Des différences entre mères et pères émergent, avec un recours significativement plus important à la résolution de problème–réévaluation positive, à la recherche de soutien social et à l’autoblâme chez les mères que chez les pères. En revanche, aucune différence significative n’apparaît entre mères et pères concernant les pensées de souhait.
Trois profils de coping émergent de l’étude :
(1) un profil de coping varié (n = 289, 52,17 %), caractérisé par un recours modéré à élevé à l’ensemble des stratégies de coping ;
(2) un profil de coping à dominante adaptative (n = 139, 25,09 %), marqué par une forte utilisation de la résolution de problème–réévaluation positive, des niveaux variables de recherche de soutien social et une faible utilisation des pensées de souhait et de l’autoblâme ;
(3) un profil de coping à dominante mal-adaptative (n = 126, 22,74 %), caractérisé par un moindre recours aux stratégies adaptatives et une plus forte utilisation des pensées de souhait et de l’autoblâme.
Son étude ne met pas en évidence de différence significative entre pères et mères concernant l’appartenance aux profils. Toutefois, elle met en évidence une tendance marginale : les pères apparaissent moins susceptibles que les mères d’être classés dans le profil de coping varié plutôt que dans le profil de coping à dominante adaptative (p= .051).
La prise en compte de plusieurs facteurs
Son analyse compare ensuite ces profils en fonction de plusieurs facteurs : caractéristiques de l’enfant (QI, sévérité du TSA, difficultés externalisées et internalisées), statut socio-économique, âge des parents et santé mentale. Plusieurs différences significatives entre profils ont été mises en évidence :
Conclusion
Bien que les profils de coping ne diffèrent pas significativement entre mères et pères, certaines tendances observées dans les stratégies individuelles — notamment un recours plus important à la résolution de problème, au soutien social et à l’autoblâme chez les mères — méritent d’être interprétées à la lumière du contexte socioculturel et des dynamiques familiales spécifiques à l’autisme.
Les mères assument plus fréquemment la coordination du parcours de soin, les démarches administratives, les suivis thérapeutiques et le soutien éducatif quotidien. Elles sont également plus susceptibles que les pères de réduire leur temps de travail, d’interrompre leur carrière, et de consacrer davantage de temps aux activités éducatives et aux rendez-vous spécialisés. Cette implication plus directe dans la prise en charge de l’enfant pourrait expliquer un recours accru aux stratégies centrées sur le problème, une sollicitation plus fréquente du soutien social, souvent mobilisé pour faire face à la charge organisationnelle et par l’association plus marquée entre coping et difficultés internalisées de l’enfant chez les mères, qui sont exposées plus intensément au comportement et à l’état émotionnel de l’enfant. L’autoblâme plus élevé chez les mères peut aussi s’inscrire dans un héritage historique de la psychanalyse en France, où les discours institutionnels et cliniques ont longtemps imputé aux mères une responsabilité dans l’apparition de l’autisme.
Enfin, il serait particulièrement intéressant d’examiner si ces profils et ces différences entre mères et pères se retrouvent dans d’autres contextes culturels. Dans des pays où la répartition des rôles parentaux est plus égalitaire, la psychanalyse n’a pas occupé la même place institutionnelle, les parcours de soin diffèrent, on pourrait observer des structures de coping différentes, ou des associations moins marquées entre coping, autoblâme et caractéristiques de l’enfant.
Sur le plan des profils, cette étude montre que le profil varié est le plus fréquent, reflétant un recours large et simultané à plusieurs stratégies de coping. Toutefois, les résultats indiquent que les parents appartenant aux profils varié et mal-adaptatif présentent une santé mentale plus vulnérable que ceux du profil adaptatif, notamment des niveaux plus élevés de stress, d’anxiété ou de symptômes dépressifs. Ainsi, ces deux profils — varié et mal-adaptatif — apparaissent comme des cibles prioritaires d’intervention, car ils regroupent des parents dont les stratégies de coping semblent moins protectrices face au stress du diagnostic.
Cette étude apporte un regard plus nuancé sur la façon dont les mères et les pères font face au moment de l’annonce du diagnostic d’autisme de leur enfant, ainsi que sur les différences qui les distinguent dans leurs stratégies de coping. Ces résultats mettent en lumière la nécessité d’interventions ciblant les profils de coping au moment du diagnostic de l’enfant, afin d’identifier rapidement les parents dont les stratégies les exposent à un risque accru de détresse, et de leur offrir un soutien pour renforcer les stratégies adaptatives et réduire l’auto-blâme ou les pensées de souhait. Les recherches futures devraient explorer l’influence du genre, des conditions socioéconomiques et des barrières structurelles sur ces profils, intégrer un éventail plus large de stratégies de coping, et adopter des design longitudinaux et dyadiques pour saisir les dynamiques familiales. Une inclusion plus équilibrée des pères et des comparaisons interculturelles permettront de déterminer si ces profils sont généralisables ou spécifiques au contexte diagnostique et socioculturel français.
Octobre 2025