Christophe d'Alessandro est un chercheur musicien et un musicien chercheur, avec un parcours en mathématiques, informatique et traitement du signal, improvisation et composition musicale. Le thème transversal de ses recherches consiste en une approche multidisciplinaire de la musique, du son, du geste et de la langue.
Le synthétiseur de voix chantée qu’il a mis au point avec son groupe de recherche « Audio et Acoustique » du LIMSI vient de gagner le prestigieux 1er prix de la Compétition Margaret Guthman d'instruments de musique. Il s’agit d’un synthétiseur de voix chantée contrôlé en temps réel par le geste manuel.

Qu’apprend-on en analysant la parole ?

Au départ, l’analyse de la parole vient de la téléphonie, du développement des télécommunications. Pour se parler à distance, encore faut-il se reconnaitre, reconnaitre la voix de l’autre. Avec le raz de marée audiovisuel, la fouille de données est devenue également un enjeu majeur pour indexer les contenus et les retrouver. Et le mouvement s’intensifie, les besoins sont de plus en plus sophistiqués avec le multilinguisme et la traduction simultanée par exemple.

Qu’est-ce qui détermine ce qui est vocal ?

La voix a deux caractéristiques, inimitables avec un clavier c’est-à-dire en enfonçant une touche : une intonation continue et d’immenses possibilités de timbre, dont la variété et les contrastes forment le support du langage.

Les recherches que je mène depuis ma thèse au milieu des années 80 conjuguées à mon expérience de musicien m’ont guidé vers une approche scientifique nouvelle. Elle repose sur l’analogie entre le geste manuel dérivé de l’écriture et l’intonation. L’instrument, le Cantor Digitalis, que nous avons mis au point est très différent de la musique électroacoustique. Il ne s’agit pas ici d’enregistrer et de reproduire des sons par ordinateur en transformant le signal acoustique en signal électrique mais bien de moduler le signal avec la main pour être capable de produire une mélodie semblable à la voix.

Pour l’instant nous sommes capables de chanter des voyelles. Autrement dit, nous en sommes aux vocalises même s’il est possible de chanter des morceaux de tout style. Chanter toutes les consonnes nous demandera de nouveaux développements, peut-être une autre approche, car elles sont le lieu de l’articulation et sont exprimées vocalement à un rythme beaucoup plus rapide. Essayez !

Dans quelles directions allez-vous poursuivre vos recherches ?

L’enjeu réside clairement dans la compréhension de l’expressivité humaine. Il est par exemple difficile d’expliquer pourquoi le geste manuel est le plus proche de l’expression vocale. En fait, pour l’instant, on ne l’explique pas .Nous apprendrons sans doute beaucoup des études sur la motricité et de la neurophysiologie en général. Le potentiel scientifique que représente l’Université Paris-Saclay est, à cet égard aussi, riche en perspectives : l’institut des neurosciences, l’ISN et la proximité de nos collègues de la biologie et des sciences comportementales ouvrent de nouvelles opportunités.

Nous sommes parfaitement conscients que nos recherches fondamentales recèlent un potentiel thérapeutique très important, en plus du potentiel musical.

Et le cantor digitalis, votre instrument de musique, comment va-t-il évoluer ?

Pour le perfectionner il y a plusieurs pistes. Le pratiquer tout d’abord ; c’est pourquoi nous avons créé une chorale, un chœur, le Chorus Digitalis. Il s ‘est produit pour la première fois en en 2011 d’abord à Vancouver lors une conférence puis lors de festivals arts et sciences comme celui de l’Université Paris-Saclay Curiositas jusqu’à cette expérience intense de la compétition Margaret Guthman.

Pour l’avenir, il nous faudra perfectionner aussi la technologie pour filer avec perfection la métaphore du chant par l’écriture. Je perçois que l’outil idéal n’est pas le stylet mais un outil plus souple, qui offrira davantage de matière à la voix ; en fait j’y réfléchis depuis un moment et l’outil idéal devrait s’inspirer du pinceau de calligraphie : un instrument plus souple, qui s’écrase ou s’affine sur la surface, qui contient un réservoir d’encre et donnera peut-être à la voix chantée par synthétiseur, une toute nouvelle amplitude.

 

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