Le droit du travail protège-t-il l’esprit ?

Mathilde Stevner, Centre d'études et de recherche en droit de l'immatériel (CERDI)

Il y a trois ans, je suis tombée sur un documentaire très diffusé dans les réseaux sociaux, qui s’intitule « La gueule de l’emploi ». Il s’agit en fait d’un film qui montre une session collective de recrutement pour des postes de commerciaux dans une compagnie d’assurance. Le film fait scandale. En effet, on ressort du visionnage avec un fort sentiment de malaise. Imaginez une personne évaluée sur sa réaction face aux provocations et aux humiliations d’un jury. Le test ne porte pas sur les compétences techniques du candidat, mais sur sa sensibilité : son sens de l’orgueil dans une situation de compétition, sa réaction face à la peur…

Voir ce film m’a amenée à me poser la question suivante : quel est le rôle du droit du travail dans ce phénomène ? Est-ce qu’il favorise ce type de procédés ? Ou au contraire est-ce qu’il les cantonne?

On sait que le droit du travail protège le corps (pensons par exemple aux premières lois de limitation de la durée du travail fondées sur des impératifs biologiques), mais est-ce que le droit du travail protège l’esprit ?

Ce qui est sûr, c’est que le salarié n’est plus celui représenté dans les « Temps modernes » de Charlie Chaplin, sorte d’automate exécutant des gestes de façon mécanique et obéissant à une intelligence extérieure. À l’âge industriel, le moins que l’on puisse dire est que l’esprit du salarié est totalement hors de la relation de travail. La célèbre formule de Taylor selon laquelle « on ne demande pas aux ouvriers de penser » est à cet égard très révélatrice. Le contrat de travail ne porte alors que sur la location d’un corps.

Aujourd’hui en revanche, la relation de travail est personnalisée d’un bout à l’autre de l’exécution du contrat : temps de travail, évaluation, rémunération individualisée…Les rapports de travail s’ancrent dans de nouveaux modes d’organisation, tels que le management participatif, qui prône l’autonomie, la responsabilité et l’éclatement des hiérarchies. Autant de facteurs qui aboutissent à une appropriation de l’esprit du salarié en faveur de la productivité.

Appropriation qui a son revers…Comment expliquer autrement la multiplication spectaculaire des suicides au travail, estimés à plus de 400 par an, et l’existence d’un harcèlement moral institutionnel ?

Le droit du travail s’est bâti sur la protection du corps. La question se pose aujourd’hui de savoir si cette protection s’étend à l’esprit.

 

Mathilde Stevner est en 3ème année de thèse au Centre d'étude et de recherche en droit de l'immatériel (Université Paris-Sud).

Elle étudie "L'esprit du salarié dans l'exécution du contrat de travail".