Xoana Troncoso, double lauréate d'une bourse individuelle Marie Curie Sklodowska Actions, nous parle de son projet et de sa recherche.

 

La perception visuelle du cerveau

Nos cerveaux peuvent distinguer les mouvements dans notre environnement de notre propre mouvement : est-ce que l’image qui touche notre rétine (le fond de nos yeux) a changé parce que quelque chose a bougé ou parce que nous avons bougé ? Est-ce que le cricri perçu par le grillon est celui d’un autre grillon ou bien le sien ? Est-ce que la soudaine pression cutanée ressentie est celle de la patte d’un prédateur, ou bien d’un obstacle rencontré par l’animal ? Les signaux que le cerveau utilise pour faire ces distinctions peuvent aussi être utilisés pour influencer l’acquisition d’information afin d’optimiser notre traitement sensoriel. Le projet Marie Curie de Xoana Troncoso appelé ProactionPerception, mené au sein de l’Unité de Neurosciences Information et Complexité (UNIC-CNRS*, dirigé par Yves Frégnac), explore les liens entre les mouvements des yeux et la perception pendant l’exploration d’une scène visuelle. Le principal objectif est de comprendre comment la façon dont nous déplaçons nos yeux impacte la façon dont l’information est traitée par la zone de notre cerveau en charge de la vision. Une meilleure connaissance de ce phénomène sera pertinente pour l’étude de toutes les modalités sensorielles et pour une connaissance en profondeur de la façon dont nos cerveaux peuvent faire des prédictions. Cette recherche fondamentale a un potentiel pouvant servir pour les champs de la médecine et des neuronaux-prosthétiques, de la computation neuro-morphique et dans la robotique.

Un défi actuel majeur

Comprendre comment le cerveau marche est l’une des plus grands défis scientifiques du XXIè siècle. D’ici la fin de sa bourse Marie Curie, Xoana espère avoir une place de chercheuse indépendante au sein de l’UNIC. Cela lui permettra de diriger sa propre équipe de recherche et de continuer à contribuer à la compréhension des principes fonctionnels du cerveau.

Entretien avec Xoana Troncoso, double lauréate d’une bourse individuelle Marie Curie

Quel est votre travail de recherche ?

J’ai un diplôme universitaire en physique, avec une spécialisation en électronique et computation.  Après avoir fini mes études à l’Université de Saint-Jacques de Compostelle (Espagne), j’ai eu l’opportunité de travailler en tant que programmeur et analyste de données dans un labo de neurosciences. J’ai très vite réalisé qu’étudier le cerveau était fascinant et j’ai décidé de faire un doctorat en neuroscience. Cela peut paraître éloigné de mon diplôme initial en physique, mais si on y réfléchit, on se rend compte que le cerveau humain a environ 100 milliards de cellules spécialisées (appelés des neurones) réalisant plus d’un billiard de connexions entre elles. Ces connexions entre neurones  permettent de communiquer de l’information, créant chaque expérience que nous avons du monde. Ainsi, les circuits et le traitement de l’information sont deux aspects clés des neurosciences, et les physiciens sont spécialisés dans ces deux domaines. Le cerveau est tellement complexe que les neurosciences sont en fait un champ très interdisciplinaire, combinant les efforts des biologistes, médecins, psychologues, physiciens, mathématiciens, ingénieurs, informaticiens,…

Après avoir obtenu mon doctorat en neurosciences à la University College London, j’ai effectué deux postdocs aux Etats-Unis : le premier à la Barrow Neurological Institute à Phoenix, où j’ai étudié la fonction des mouvements fixes des yeux (des mouvements minuscules que nous effectuons involontairement  lorsque l’on essaie de fixer notre regard) ; le deuxième à la California Institute of Technology (Caltech) in Los Angeles, où j’ai enquêté sur les corrélats neuronaux de l’action et la prise de décision.

Quelle sont les raisons qui vous ont amenée à déposer une candidature pour une bourse individuelle MSCA ? Quel est le changement majeur que cette bourse a eu sur votre recherche ?

Après mes deux postdocs aux Etats-Unis, je me suis sentie prête pour revenir en Europe avec le but d’avancer dans ma carrière pour avoir une poste indépendant. La bourse individuelle MSCA était le programme parfait pour cela : en plus de me permettre de faire de la recherche d’excellence, il promeut le développement de carrière des lauréats en leur donnant plus d’indépendance et leur apporte formation et des compétences transférables. Un autre aspect important du programme MSCA est sa mise en avant des activités de communication et de dissémination : en tant que scientifiques, notre travail n’est pas seulement de faire des découvertes, mais également de promouvoir la communication et de transférer notre savoir au public. En tant que lauréate Marie Curie, j’ai participé à de multiples activités pour expliquer ma recherche dans des écoles et dans des événements ouverts au grand public. J’ai aussi eu l’opportunité d’assister à des réunions de haut niveau de l’Union européenne où les scientifiques échangent avec les leaders et décideurs politiques, des parties prenantes et des représentants du secteur industriel.

Vous avez obtenu deux bourses MSCA, pourriez-vous s’il vous plaît expliquer les différences entre les deux ?

Les deux bourses avaient des finalités légèrement différentes. La première souligne l’avancement dans la carrière à travers l’acquisition de nouvelles compétences et de nouvelles techniques scientifiques qui développent les capacités du chercheur. La seconde est plus spécifique aux chercheurs européens qui ont passé un temps significatif à faire de la recherche en dehors de l’Europe (dans mon cas aux Etats-Unis), pour les aider à revenir en Europe et se réintégrer définitivement. Elle met l’accent sur le transfert vers l’Europe à la fois de la connaissance et du réseau scientifique développé à l’étranger.

Avez-vous rencontré des problèmes ou des difficultés lors de la rédaction de votre proposition et en préparant votre projet ?

Préparer une proposition Marie Curie requiert beaucoup de connaissances sur la façon d’écrire pour obtenir des subventions de manière générale, et plus spécifiquement sur les actions Marie Curie. Cela requiert aussi une aide non-négligeable de l’établissement d’accueil pour fournir toutes les informations requises afin de démontrer comment ils vont soutenir votre projet et votre développement de carrière. J’ai été très chanceuse que l’Unité de Neurosciences Information et Complexité (UNIC-CNRS), où je porte mon projet, soit si expérimentée et compétente à cet égard, et qu’elle me fournisse un suivi de grande valeur tout le long de la préparation de la proposition. Je suis sûr que cette aide, et en particulier celle de Kirsty Grant qui était à l'époque le chef d'équipe à l'UNIC qui a été longtemps impliqué dans des projets européens interdisciplinaire dans la perception du vivant, a eu un grand impact sur le succès de ma soumission. L’Université Paris-Saclay a désormais en place un atelier d’information annuel sur une journée pour aider les potentiels candidats et chercheurs accueillants pour préparer leurs propositions, en leur fournissant des informations cruciales sur le mode de fonctionnement. Je crois que c’est une ressource précieuse qui augmente significativement les chances de la communauté de l’Université Paris-Saclay de soumettre avec succès pour ce programme de bourses d’excellence.

D’après votre expérience, quels seraient les conseils que vous donneriez à de jeunes et prometteurs chercheurs souhaitant soumettre leur candidature à une bourse individuelle MSCA ?

Je recommanderais à ces chercheurs réfléchissant à soumettre de soigneusement sélectionner l’endroit où ils comptent porter leur projet soumis : soyez sûrs que le chercheur d’accueil montrera son soutien à leur recherche et leur développement de carrière, et témoigne d’une volonté de s’impliquer dans la préparation chronophage de la proposition. Je conseillerais également d’être « audacieux » : le prestige du programme et la compétition ne doivent pas les dissuader de soumettre – toutes les bonnes propositions ont une chance d’être financées !


Interview réalisé par le Service Europe de l'Université Paris-Saclay

*L'UNIC est une Unité Propre de Recherche du CNRS