Publié le 13 mars 2019
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Valérie Masson-Delmotte est climatologue au Laboratoire des sciences du climat et de l’environnement (LSCE), directrice de recherche au CEA, et co-présidente du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC) depuis quatre ans. Portrait d’une femme scientifique qui partage et s’engage, et dont les convictions reposent très solidement sur une démarche scientifique objective et rigoureuse.

« Jeune, je rêvais en regardant les nuages et je lisais : j’ai beaucoup appris ainsi. Et puis j’ai fait une classe préparatoire et suis entrée à l’École Centrale de Paris », se souvient Valérie Masson-Delmotte. Confrontée à un drame familial, la jeune femme d’alors cherche à donner un sens à sa vie. « J’avais gardé du lycée un magazine de vulgarisation scientifique datant de 1986, où Jean Jouzel et Hervé Le Treut présentaient les premiers travaux de modélisation du climat en France. Ils montraient à quel point l’Homme modifie la composition de l’atmosphère. » Son stage de DEA s’oriente ainsi sur la thématique des sciences du climat.

Elle fait ensuite une thèse portant sur la modélisation des climats passés, en particulier celui du Sahara vert. Au lendemain de sa soutenance, en 1996, elle est embauchée par Jean Jouzel au Laboratoire des sciences du climat et de l’environnement (LSCE – CEA/CNRS/Université Versailles – Saint-Quentin-en-Yvelines). Deux ans plus tard, il lui confie la direction de son équipe lorsqu’il prend la tête de l’Institut Pierre-Simon-Laplace. « J’ai adoré travailler dans cette ambiance d’ouverture sur le monde, faite d’émulation permanente et positive. »

Faire progresser les connaissances et partager la science

 « Quand on aime apprendre, la recherche c’est merveilleux ! » s’exclame Valérie Masson-Delmotte. Pour elle, il n’existe nulle part ailleurs cette démarche consistant à « définir son questionnement dans les limites des connaissances établies puis à se confronter aux pairs ». Elle se soucie de la situation parfois difficile des jeunes chercheurs aujourd’hui. « Je leur dis : osez pousser la porte des labos pour voir ce qu’est la recherche : il y a des tas de métiers épanouissants ! »

La chercheuse aime aussi intervenir dans des écoles, des maisons de retraite et même des prisons, se nourrissant des échanges pour « comprendre quelle place occupe la science dans la société et mieux la partager dans un monde où les informations viennent de toute part ». Elle tire parti de ses déplacements à l’international avec le GIEC pour rencontrer le grand public. « Dans de nombreux pays, la recherche est méconnue mais respectée. Partout, ce qui me frappe, c’est l’envie de comprendre et la curiosité par rapport à la démarche scientifique. »

Science au féminin

La climatologue intervient là où cela lui semble pertinent, comme dans un lycée de banlieue. « J’ai dialogué avec des jeunes filles pour les encourager à aller vers la science. Bien souvent elles m’opposent qu’il n’y a pas de scientifiques dans leur famille pour les encourager. Je leur réponds qu’il leur suffit d’avoir un esprit rigoureux et une capacité à raisonner. »

Encourager les jeunes filles à avoir de l’ambition et l’assumer est dans la démarche de la chercheuse. Pour elle, autocensure, recherche d’équilibre entre métier et famille, envie de ne pas s’éparpiller sont autant de paramètres expliquant que peu de femmes se trouvent aux postes de responsabilité, en sciences comme ailleurs. « Aujourd’hui, je suis bien plus consciente des enjeux et de mon rôle dans la lutte contre les biais inconscients et les stéréotypes », confie Valérie Masson-Delmotte. « Il faut nous inspirer des politiques inclusives appliquées dans les pays scandinaves ou au Canada pour aider les femmes à mieux concilier vies professionnelle et familiale. »

Saclay, terre de transformation

Pour la climatologue qui vit et travaille à Saclay depuis plus de 25 ans, l’Université Paris-Saclay tire sa force de ses étudiants et de ses enseignants. Son potentiel recherche-innovation-entreprises en fait « un écosystème rare en France, très attractif sur le plan international ». Elle constate aussi l’influence de cet écosystème sur la transformation du territoire lui-même : « il y a enfin des pistes cyclables et des voies en site propre pour les bus ! ». Le rôle de la formation au 21e siècle doit également être interrogé : « Comment répondre aux défis sociétaux pour de jeunes adultes qui sortent du lycée ? L’Université doit, dès le début de leurs études, leur délivrer un message clair sur le respect de l’environnement, le changement du climat, la biodiversité et le développement soutenable. »

Aujourd’hui, Valérie Masson Delmotte se consacre essentiellement au GIEC dont elle co-préside jusqu’en 2022 le groupe de travail sur les bases physiques du changement climatique avec son homologue chinois Panmao Zhai. « Je supervise scientifiquement, avec les autres co-présidents des groupes de travail concernés, la production de deux autres rapports spéciaux qui sortiront à la fin de l’été 2019. » Sorti en octobre 2018, le premier rapport spécial du 6e cycle d’évaluation expose les conséquences d’un réchauffement planétaire d’1,5°C au-dessus du niveau pré-industriel. Le deuxième concernera l'océan et la cryosphère dans un climat qui change, et le troisième le changement climatique et l’usage des terres, qui touchent aussi l’alimentation. « Ce dernier rapport fait d’ailleurs écho à ce que nous connaissons sur le territoire de Saclay : préservation des écosystèmes et des systèmes agricoles, solutions pour l’adaptation face au changement climatique, pour mieux produire en réduisant les rejets de gaz à effet de serre ou en stockant du carbone dans les sols. Ce sont aussi des thèmes de recherche centraux de plusieurs laboratoires de recherche de Paris-Saclay », conclut la chercheuse.