Publié le 1 octobre 2018
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Spécialiste en sociologie du travail, Daniel Mercure focalise ses recherches sur les mutations du travail au XXIe siècle. Lors de la conférence inaugurale des chaires Université Paris-Saclay Daniel Mercure a exposé les profonds bouleversements que subit depuis 30 ans le monde du travail dus essentiellement aux grandes évolutions économiques et technologiques. "Quels nouveaux mondes du travail ?" le 8 juin dernier à l’IEA de Paris, ou les profondes transformations du rapport au travail des salariés et du management des grandes entreprises*

Les grandes entreprises cherchent aujourd’hui à recruter des « aptitudes ».  C’est une des conséquences du nouveau mode de management basé sur la subjectivité : le salarié doit être autonome, performant, et adhérer aux valeurs de l’entreprise. Quel pourrait être l’impact sur le monde éducatif, en particulier l’Université, censée former les futurs salariés de ces entreprises ?

D’entrée, je rappelle que dans maints secteurs, par exemple ceux des services de base, nous assistons au phénomène inverse, soit un renouveau, avec le support du numérique, des anciennes pratiques tayloriennes. Le contraste est frappant en regard des entreprises des nouveaux secteurs moteurs de nos économies. Chez ces dernières, la quête de compétence, telles les aptitudes et habiletés à analyser et synthétiser, à communiquer et à s’adapter à des situations inattendues et novatrices, etc., joue un rôle clé, ce qui ne signifie pas pour autant la banalisation des savoirs qualifiés, ni des savoir-faire. Cette quête est plutôt un complément jugé indispensable une fois la qualification de niveau acquise, un complément qui néanmoins se substitue en matière de priorité à la qualification plus pointue. Les compétences évoquées font la différence, parce qu’elles sont au cœur de la polyvalence et de la réactivité, c’est-à-dire des savoirs et des manières de faire transposables et ajustables.

Cette transformation du profil de recrutement repose sur la conviction que le changement continu est une composante incontournable de la vie de l’entreprise et que la capacité d’adaptation et d’innovation au quotidien est la principale source de performance. Pas demain, aujourd’hui ! Le message est clair en ce qui concerne les formations que nous dispensons, surtout dans les domaines techniques: accroître les habiletés de  réflexivité et de réactivité ; développer la capacité de transaction subjective avec les collègues de tous niveaux ; favoriser une culture de l’autonomie-responsable arrimée à une forte capacité d’autorégulation ; miser sur l’essor de l’esprit d’innovation au quotidien.

UPSaclay : Vous avez également parlé de l’influence de changements technologiques sur une période très courte. Or le développement actuel de l’intelligence artificielle jouera sans doute un rôle majeur dans la relation travailleur/machine/services. Les recherches interdisciplinaires n’ont-elles pas un rôle à jouer plus accru auprès des entreprises et de leurs managers ?

Réponse :

Oui, sans l’ombre d’un doute, surtout lorsque l’on examine le rôle des changements techniques et technologiques sur l’activité de  travail et conséquemment sur nos vies. Pourquoi l’interdisciplinarité? Simplement parce qu’il faut dégonfler le mythe selon lequel la technique est une variable neutre, redevable qu’à elle-même et à la science. Les changements techniques ont des causes sociales et économiques, souvent politiques, spécialement dans le cadre du complexe militaro-industriel, et évidemment scientifique. Aucun changement technique n’est neutre, car aucun changement technique n’a la possibilité de se penser ni de s’appliquer par lui-même. Il faut donc bien comprendre l’origine et, au-delà du but immédiat recherché, la finalité globale qui préside à son émergence, ce qui permet de mieux anticiper les futurs avantages et aussi les risques de dérapage. Pour ce faire, plusieurs disciplines doivent être mobilisées. De fait, l’interdisciplinarité nous permet de mieux repérer les effets inattendus des changements techniques, de même que ceux, plus subtiles nettement plus difficiles à cerner, des technologies, donc des nouvelles manières de penser, de sentir et d’agir dont les effets s’étendent sur la longue durée et engendrent des changements dans nos manières de vivre ensemble. Sur ce plan, les sciences sociales ont un rôle fondamental à jouer.

UPSaclay : le chercheur, le sociologue que vous êtes, est-il écouté (consulté ?) par les managers des grandes entreprises dont les données ont constitué le « corpus » de vos recherches ?

Votre question soulève celle de la place et de la pertinence du savoir issu des recherches en sciences sociales. Je pense que malheureusement nous sommes plus écoutés que ne le sont les salariés subalternes, sauf lorsque nous soulignons que ces derniers doivent être sérieusement écoutés.  En revanche, du moins en Amérique du Nord, l’attention des dirigeants est très réelle lorsqu’il s’agit d’aborder les scénarios sociaux, politiques et étatiques probables quant à l’avenir de nos sociétés de marché. C’est que l’euphorie qui a suivi la chute du Mur est chose du passé; le sentiment de vulnérabilité est de retour; les cadres supérieurs et chefs d’entreprise éprouvent le sentiment que les jeux sont loin d’être faits. Aussi, et cela, c’est nouveau depuis une vingtaine d’années, les résultats de nos enquêtes sur les transformations culturelles en cours suscitent un vif intérêt, notamment en ce qui a trait au rapport au travail et à l’engagement envers celui-ci. C’est parfaitement compréhensible, attendu que l’implication subjective au travail et l’innovation au quotidien sont devenues des facteurs clés de réussite de la plupart des entreprises. Mais au-delà d’un remarquable pragmatisme culturel, il y a cette impression profonde que l’inattendu peut surgir à n’importe quel moment. Et nous emporter dans la tourmente. Pas de doute : nous vivons une époque inquiétante, donc fascinante.

Note : pour en savoir un peu sur la lecture que fait Daniel Mercure des principaux défis à relever dans le monde du travail au cours des années à venir, suivez sa leçon inaugurale à l’Université Paris-Saclay : 

* L’étude s’appuie sur les grandes entreprises (de la nouvelle économie). Les résultats de la recherche seraient sûrement différents concernant les PME.