Publié le 15 juillet 2019
Recherche
L’interdisciplinarité en SHS : faire germer les recherches de demain

Souvent liées à la question environnementale, à la gestion de grandes bases de données, ou aux innovations, les recherches interdisciplinaires en SHS occupent une place de choix parmi les projets développés à l’Université Paris-Saclay.

La récente crise des Gilets jaunes et le Grand débat national sont venus rappeler la place occupée par les sciences humaines et sociales (SHS) dans la construction d’une société éclairée, participative et inclusive. « À l’Université Paris-Saclay, ce sont quinze disciplines structurées en quatre grands domaines : économie et gestion, droit, sociologie et sciences politiques, humanités et sciences du patrimoine. Elles regroupent 36 laboratoires et environ un millier de chercheurs », souligne Jean-Paul Markus, directeur du département SHS de l’Université.

Sans se départir de leurs objets d’étude privilégiés, ces disciplines élargissent aujourd’hui le champ de leurs questionnements, « car les problèmes globaux qui se posent actuellement dans la société sont de moins en moins solubles au moyen d’une seule discipline scientifique », explique André Torre, directeur de la maison des sciences de l’Homme (MSH) Paris-Saclay.

Créée en 2015 pour encourager cette pollinisation réciproque, la MSH Paris-Saclay « propose toute une ingénierie de recherche pour donner aux chercheurs les moyens de travailler ensemble », commente son directeur. Elle finance l’organisation d’événements scientifiques ou le développement de projets de recherche axés sur trois thématiques : environnement, territoires, santé ; numérique et humanités ; transition et innovation. « On voit souvent arriver des recherches interdisciplinaires parmi les plus innovantes. »

Données massives et exploration automatique de la langue

Parmi elles figure le projet HistorIA.2, porté par Ioana Vasilescu, linguiste au Laboratoire d’informatique pour la mécanique et les sciences de l’ingénieur (LIMSI) du CNRS. HistorIA.2 allie linguistique classique et intelligence artificielle, pour étudier l’évolution des langues avec des moyens automatiques de traitement de la parole. Assistée de collègues linguistes et d’une spécialiste du traitement automatique du LIMSI, la chercheuse s’intéresse aux changements sonores orchestrés au fil du temps et des régions dans certaines langues romanes (espagnol, italien, roumain). Dans la langue espagnole, elle étudie notamment le phénomène de lénition des consonnes « b », « d », « g » placées entre deux voyelles et de la consonne « s » en fin de mot. « Le mot “abogado” - “avocat” en français – finit par être prononcé “aoao”, commente Ioana Vasilescu. On a voulu savoir à quel point la langue était touchée par ce phénomène. » En détournant de leur but premier les systèmes de traitement automatique développés au LIMSI, elle quantifie ces variations sonores parmi plusieurs centaines d’heures d’enregistrements de journaux radiodiffusés et télévisés. « Pour cela, il a fallu forcer le système à laisser les erreurs de transcription là où en temps normal il les corrige. »

Biodiversité et politique d’aménagement du territoire : sœurs-ennemies ?

De son côté, IDÉES-BIO, qui réunit écologue, juriste, politologue, géographe et sociologue, porte sur l’évaluation environnementale et les études d’impacts réalisées lors de plans d’aménagement du territoire. Le projet s’intéresse à la future ligne de métro 18 reliant l’aéroport d’Orly à Versailles chantiers, et ses retombées sur la faune et la flore du plateau de Saclay. « On s’est rendu compte à postériori que le tracé suivait exactement le passage de certaines espèces animales », explique Nathalie Frascaria- Lacoste, enseignante-chercheuse en écologie au laboratoire Écologie, systématique, évolution (ESE – AgroParisTech/CNRS/Université Paris-Sud) et membre de l’équipe projet. « Car les études d’impact, telles qu’elles sont réalisées aujourd’hui, ne recensent que partiellement la biodiversité d’un territoire. »

Au-delà des indicateurs écologiques, l’équipe s’attache à comprendre la réglementation et à définir de nouvelles méthodologies de travail. « Si les atteintes à l’environnement ne peuvent être évitées ou réduites, les aménageurs ont l’obligation d’apporter des mesures compensatoires, souvent contraignantes et difficiles à mettre en œuvre. Notre but est de trouver une façon de faire mieux, tous ensemble », indique Nathalie Frascaria-Lacoste. L’objectif est de proposer d’ici trois ans, en concertation avec les aménageurs, un guide les aidant à mieux concilier politique d’aménagement, développement économique et protection d’une nature complexe à évaluer.

Pour des algorithmes intelligents non-discriminants

Sonder l’origine économique des biais discriminants générés par les algorithmes intelligents des réseaux sociaux ou des plateformes de mise en relation, voilà l’objectif du projet porté par les économistes Serge Pajak et Matthieu Manant, et leur collègue juriste du laboratoire Réseaux, innovation, territoires et mondialisation (RITM – Université Paris-Sud). « Tout est parti des travaux de collègues anglophones ayant montré que sur Facebook, l’attribution d’espaces publicitaires par un mécanisme d’enchères, et la différence d’intérêt marketing entre une cible homme et femme, occasionnent des disparités d’affichage selon le genre de l’utilisateur : il est plus difficile de “gagner” une enchère pour afficher sa publicité à une utilisatrice, relate Serge Pajak. Et alors que l’annonceur pense ne pas discriminer, le résultat lié au comportement de l’algorithme n’est pas neutre. »

Afin d’observer plus avant ce comportement en fonction des éléments qu’on lui donne, l’équipe supervise durant l’été 2018 des campagnes publicitaires pour une école d’ingénieurs sur Facebook et Snapchat. « Nous avons regardé si la distribution de la publicité était différente selon son caractère féminin/masculin/neutre ou son contenu », explique Matthieu Manant. Les résultats, encore en cours d’analyse, semblent indiquer pour Snapchat une distribution en province similaire à celle de Paris, « comme si l’algorithme avait appris dans la capitale comment distribuer la publicité dans les villes où il manquait de données. »

 

Publications

∙ Vasilescu, I., et al. Exploring Temporal Reduction in Dialectal Spanish : A Large-scale Study of Lenition of Voiced Stops and Coda-s. INTERSPEECH 2018, 2728-2732.

∙ Colloque Gaié MSH 2018 « À quoi sert l’évaluation environnementale ? Pratiques, Enjeux et Perspectives » du 10 décembre 2018 : http://www2.agroparistech.fr/podcast/-Colloque-Gaie-MSH-2018-.html

∙ Manant M., et al. Can social media lead to labor market discrimination? Evidence from a field experiment. Journal of Economics & Management Strategy. 2018 ; 1-22.

 


Portrait : André Torre

« Aujourd’hui on travaille avec quasiment toutes les équipes en SHS de l’Université Paris-Saclay. » 

André TorreÉconomiste de formation, André Torre est directeur de la MSH Paris-Saclay. Il est également directeur de recherche à l’Inra, rattaché à AgroParisTech, et directeur des programmes « Pour et sur le développement régional ». Ses recherches abordent aujourd’hui l’analyse des relations de proximité et leur importance dans les processus de coordination entre acteurs. Il est également Président de l’ERSA (European Regional Science Association) et rédacteur en chef de la Revue d’économie régionale et urbaine.

 

Par Véronique Meder.

La version originale de cet article a été publiée dans l'Edition #10.