Publié le 20 novembre 2018
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Martin Andler, professeur émérite au laboratoire de mathématiques de Versailles (CNRS/Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines), détaille l’importance d’un budget conséquent pour assurer le développement de la recherche et de l’innovation en Europe.

L’Union européenne élabore en ce moment son cadre budgétaire pour la période 2021-2027, dont son budget pour la recherche et l’innovation. Pour celui-ci, la proposition de la Commission, qui date de juin, n’est pas mauvaise : le budget proposé, presque 100 milliards d’euros sur sept ans, est en augmentation, bien que sans contribution du Royaume-Uni. Il est cependant bien en retrait de ce que proposait le rapport du groupe présidé par Pascal Lamy chargé de proposer un cap par la Commission. Et cela reste encore une proposition : restent à venir la délibération du Parlement européen, et surtout les discussions budgétaires avec les États membres. Et là, il n’y pas lieu d’être optimiste : le budget final pourrait faire les frais de ces négociations de marchands de tapis auxquelles donnent lieu traditionnellement les arbitrages européens.

Mais même si le budget initial était accepté, serait-il à la hauteur des enjeux ?

À l’heure du Brexit, de la montée des partis de l’extrême droite populiste, de la crise des réfugiés, des fake news… se préoccuper de politique de recherche et d’innovation n’est pas hors de propos. Certes, la recherche ne va pas résoudre, d’un coup de baguette magique, les graves problèmes de nos sociétés. Mais y contribuer, oui ! Changement climatique, qualité des aliments, santé, nouvelles énergies, cybersécurité, question migratoire… qui imagine un instant que l’on pourra progresser sans l’apport de la recherche, dans tous les domaines, des sciences « dures » aux sciences humaines et sociales ?

L’Europe doit continuer à innover

Il y va aussi de la place de l’Europe dans le monde : les dépenses de l’Europe en recherche et développement (2 % du PIB) sont loin derrière celles d’Israël (4,3 %), de la Corée (4,2 %), du Japon (3,1 %), des États-Unis (2,8 %). Fait nouveau : la Chine a maintenant dépassé l’Union européenne en pourcentage et en volume. L’illusion d’une nouvelle division du travail où les États occidentaux resteraient dominants dans les industries innovantes, à forte plus-value, bénéficiant des apports de la recherche, tandis que les pays émergents se contenteraient de la production de masse a fait long feu.

Le projet 2021-2027 de la Commission, intitulé « Horizon Europe » n’est pas qu’affaire de finances. Il propose une politique où la compétitivité économique a une très large place, s’articulant en trois « piliers » : la recherche fondamentale, les grands défis sociétaux et la compétitivité industrielle et enfin l’innovation. Si la communauté scientifique est en accord avec la Commission pour que soit renforcée la capacité européenne à développer ses capacités industrielles et à innover, elle estime que les mécanismes proposés méritent d’être améliorés.

Le plus important pour la communauté des chercheur·es est le financement de la recherche fondamentale dont la part prévue est de 25 %. L’European Research Council, qui a fêté ses dix ans, est une réussite remarquable, en particulier parce que ses procédures d’attribution de ses financements sont basées sur le seul critère de la qualité scientifique. Le programme Marie-Sklodowska-Curie finance quant à lui la circulation de milliers de chercheur·es, doctorant·es et post-doctorant·es mais aussi professionnel-les expérimenté·es ; outre favoriser la recherche de façon générale, il permet de diffuser largement la qualité scientifique en Europe et fait émerger un véritable esprit européen.

Augmenter les dépenses de recherche-développement

La dépense totale de recherche et développement en Europe devrait augmenter, et cela dépend surtout des budgets nationaux, car la part communautaire est encore inférieure à 10 %. Les États membres, dont la France, devraient dépenser plus. Mais l’UE doit donner un signal fort, en donnant à la recherche et à l’innovation les moyens nécessaires. Dans la négociation, les pays comme la France et l’Allemagne ont un rôle décisif à jouer pour affirmer ce cap de façon déterminée.

La communauté scientifique, et plus largement tous ceux qui sont concernés par le développement du savoir, se mobilisent, tant sur le budget total que sur sa répartition et les programmes qui seront financés. L’association « Initiative pour la science en Europe », qui regroupe un certain nombre d’institutions et de sociétés savantes européennes, a lancé, avec Euroscience et ses autres membres, une pétition demandant que le budget soit augmenté à 160 milliards contre les 100 milliards proposés par la Commission.



Cette pétition a déjà été signée par des milliers de chercheur·es dont plusieurs grandes personnalités scientifiques européennes, au nombre desquels figurent plusieurs Français : Claude Cohen-Tannoudji, Serge Haroche, Jules Hoffmann, Jean‑Marie Lehn, Jean‑Pierre Sauvage (prix Nobel), Yves Meyer (prix Abel), Alain Connes (médaille Fields). D’autres prises de position, comme celles de la Ligue des universités de recherche (LERU) et de l’Association des universités européennes (AUE) vont dans le même sens. Alors que les valeurs qui fondent l’Europe sont menacées à l’extérieur, comme aux États-Unis ou en Chine, et même en son sein, nous ne nous résignons pas à ce que l’Europe joue en deuxième division.

Martin Adler est professeur émérite au Laboratoire de mathématiques de Versailles (CNRS/Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines).

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.