Publié le 29 avril 2019
Ethique et intégrité

Sébastien Claeys
Responsable de la médiation à l’Espace éthique Île-de-France, enseignant dans le master Conseil éditorial de Sorbonne Université et dans le master Éthique, science et société, de l'Université Paris-Sud-Paris-Saclay

 

Face aux vagues d’innovations fulgurantes

Se former en éthique de la recherche et en intégrité scientifique – ou, pour le dire autrement, apprendre l’éthique… –, cela pourrait laisser penser qu’il existe un corpus de maximes, de règles ou d’habitus, qui, une fois intégrés par les chercheurs, permettraient d’adopter un comportement globalement vertueux. Pourtant, nous pouvons l’affirmer d’emblée : il n’en est rien. La disruption, telle que le philosophe Bernard Stiegler la décrit comme une suite de vagues d’innovations fulgurantes, met à mal nos savoirs, nos savoir-faire et nos savoir-être (Stiegler, 2016). Elle est un puissant facteur de déstabilisation qui change nos manières d’habiter le monde, de nous relier les uns aux autres, de produire des connaissances scientifiques, d’entreprendre, mais aussi de faire de la politique : comment légiférer démocratiquement sur des plateformes qui prospèrent sur des vides législatifs ou la transgression délibérée des lois en vigueur ? Comment, dès lors, établir une suite de règles stables et vertueuses qu’il s’agirait simplement de respecter ?

À cette disruption technoscientifique, s’ajoute une plus grande complexité dans nos prises de décision quotidiennes : les effets de nos actions se déploient dans un temps et dans un espace que nous n’avions pas l’habitude d’embrasser jusque-là. Nous savons désormais qu’elles peuvent avoir des conséquences néfastes sur plusieurs centaines d’années et à l’échelle mondiale. Dans ce contexte, nous sommes amenés à prendre désormais en compte les intérêts des générations futures, des animaux comme être sensibles, et, plus largement, de nos écosystèmes naturels et sociaux. Dans Les Trois Écologies, Félix Guattari montre à quel point l’écologie environnementale est liée à l’écologie sociale – la manière dont nous nous relions aux autres – et à l’écologie mentale – la manière dont nous nous relions à nous–mêmes (Guattari, 1989). Toutes ces réalités sont profondément intriquées. Il est devenu impossible de trouver des réponses simples à ces enjeux complexes. Au mieux, pouvons-nous trouver des solutions simplexes que nous devrions toujours remettre sur le métier. « Hâtez-vous lentement ; et, sans perdre courage, vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage », disait Nicolas Boileau dans son Art poétique (Boileau, 1998). Dans ce contexte mouvant et pluriel où les morales figées et les lois sont mises à mal, on ne pourrait pas mieux dire aujourd’hui de notre pratique de l’éthique.

 

Un art du questionnement

De même qu’apprendre une éthique ou l’Éthique n’aurait aucun sens, l’éthique bien comprise ne peut pas se contenter d’être un label que l’on appose sur des algorithmes ou des protocoles de recherche, pour avoir l’esprit tranquille de celui qui pense avoir respecté toutes les règles et s’en va faire ses affaires. L’éthique ne peut s’épanouir que dans les esprits inquiets, courageux, curieux, libres et ouverts. C’est cette inquiétude qu’il faut d’abord apprivoiser. Le dilemme éthique ne se déploie que lorsque les ressources de la loi, les règles déontologiques et les maximes de la morale ne semblent plus capables de nous éclairer de manière incontestable sur les enjeux qui se présentent à nous. En cela, elle est d’abord un art du questionnement qui ne se contente pas de réponses toutes faites, confortables. Et nous savons que formuler les bonnes questions ou remettre en cause les fausses évidences nécessite parfois le courage de celui qui affronte les dogmes et les lieux communs. Esprit curieux, ensuite, il faut l’être pour adopter la « pensée complexe » qui seule, selon le philosophe Edgar Morin, nous permettra de donner non seulement une intelligibilité, mais aussi une intelligence au monde dans lequel nous vivons : découper, diviser et analyser chaque élément, certes, mais aussi les réunir et les rassembler pour les penser ensemble ; c’est le double mouvement auquel nous devons nous exercer encore et toujours (Morin, 2004). Esprits libres et ouverts, enfin, pour ne pas sombrer dans le dogmatisme de la réponse toute faite, mais s’efforcer de trouver dans l’espace public, et avec les autres, non pas le consensus à tout prix, mais ce que le philosophe Patrick Viveret appelle les « désaccords féconds » sur les valeurs, les finalités et les conséquences de nos actions (Devèze, 2018). En cela, l’éthique est une manière d’apprendre, en démocratie, à « s’opposer sans se massacrer », pour reprendre la formule de Marcel Mauss dans son Essai sur le don (Mauss, 2012).

C’est pour cela que l’éthique ne peut pas s’apprendre de manière « scolaire », ou, si l’on veut, simplement théorique. Elle est avant tout une « démarche » : une façon d’avancer dans la réflexion qui est indissociable de la manière que nous avons de nous articuler aux autres et au monde que nous construisons. Pour en revenir à son étymologie, elle est un « ethos », une manière d’être et de se comporter dans la cité. Dans cette perspective qui remonte à Aristote, l’éthique est politique (Arendt, 2009 ; Aristote, 1990). Bien sûr, tout cela s’apprend, s’intériorise, s’assimile. Bien sûr, l’éthique se transmet à travers les valeurs qui nous guident : les principes démocratiques de commune socialité et de commune humanité (Collectif, 2013). Reste que l’éthique comme une école du « sens » et de la pensée critique est fragile car elle ne peut vivre qu’à travers sa vivante pratique. Nous apprenons l’éthique en la pratiquant : c’est pour cela qu’elle a besoin d’un milieu favorable pour s’épanouir. Aussi, c’est notre responsabilité collective que de la voir fleurir dans les laboratoires, dans les comités d’éthique, dans les débats publics et dans les assemblées locales, pour chercher à construire ensemble, sans cesse, un monde plus riche de sens et plus vivable. Avançons en marchant.

 

Bibliographie

Arendt, H. (2009), Responsabilité et jugement, Paris, Payot.
Aristote (1990), Ethique à Nicomaque, Paris, Vrin.
Boileau, N. (1998), Art poétique. Epîtres, Odes, Poésies diverses et épigrammes, Paris, Flammarion.
Collectif (2013), Manifeste convivialiste. Déclaration d’interdépendance, Lormont, Le Bord de l’eau.
Devèze, J-C., en lien avec Pacte civique et Démocratie & Spiritualité (2018), Pratiquer l’éthique du débat. Le défi de la délibération démocratique, Lyon, Chronique sociale.
Guattari, F. (1989), Les Trois Écologies, Paris, Galilée. 
Mauss, M. (2012), Essai sur le don. Forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques, Paris, PUF.
Morin, E. (2004), La Méthode VI. Éthique, Paris, Seuil.
Stiegler, B. (2016), La disruption. Comment ne pas devenir fous ?, Paris, Les Liens qui Libèrent.