Publié le 24 mai 2019
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 Pascal GUYOT / AFP

Élodie Béthoux de l’ENS Paris-Saclay, Université Paris-Saclay, Erne Roland et Darragh Golden de l’University College Dublin, reviennent sur les enjeux européens présentés lors des débats sur les élections européennes : une large place est accordée aux arguments d’ordre culturel, oubliant trop souvent le registre socio-économique.

Le premier débat en France traitant des élections européennes du 26 mai 2019 – qui a réuni 12 candidates et candidats têtes de listes le 4 avril – a surtout marqué le public par sa longueur et sa cacophonie

Au-delà du caractère périlleux de l’exercice, l’organisation du débat se révèle assez instructive de la façon dont sont aujourd’hui publiquement présentés les enjeux européens : alors qu’une large place est faite aux arguments d’ordre culturel, en lien notamment avec les questions de frontières et d’immigration, ceux relevant du registre socio-économique tendent à passer au second plan.

Un discours sur l’Europe très cadré

Ces deux cadres interprétatifs se font concurrence dans un contexte marqué par les atermoiements du Brexit, la montée des populismes dans plusieurs États membres, et un Euroscepticisme croissant, notamment chez les Européens les plus modestes.

Le cadre de l’argument dit « culturel » souligne l’attachement premier des Européens à leurs identités nationales et leur réticence, dès lors, à se reconnaître dans le projet européen. Le second cadre renvoie à un registre socio-économique, dans lequel les doutes à l’égard des politiques européennes sont liés à l’orientation jugée de plus en plus néo-libérale de ces dernières.

Les campagnes électorales, comme en ce printemps 2019, sont alors des moments d’observation privilégiés de la force relative de ces deux lectures concurrentes des dynamiques de politisation de l’Union européenne. Il en est de même des référendums nationaux qui scandent l’histoire de l’Europe, en marquant des étapes, lors des élargissements successifs, ou des tournants, du Traité de Maastricht au Brexit.

Ce que révèle l’analyse des débats depuis 2005

C’est dans cette perspective que nous avons étudié les débats qui ont accompagné le référendum français de 2005 portant sur le Traité établissant une Constitution pour l’Europe et en Irlande, ceux de 2008 et 2009 sur le Traité de Lisbonne et celui de 2012 sur le Pacte budgétaire européen.




Affiches lors du référendum européen sur un traité constitutionnel commun, 2005, Bourgogne.
Wikimedia, CC BY

L’analyse lexicale de sept corpus d’articles de presse de quotidiens français et irlandais, ainsi que des entretiens avec des responsables syndicaux en France et en Irlande, nous ont conduits à une conclusion nette : le cadrage socio-économique a, dans les deux pays, largement dominé les débats médiatiques et les interventions syndicales à l’occasion de ces référendums.

Un tel résultat contredit les analyses qui accordent aujourd’hui une place prépondérante aux facteurs culturels pour expliquer les attitudes à l’égard de l’Europe, et la montée de l’Euroscepticisme en particulier.

Les termes et arguments d’ordre culturel sont mentionnés dans les articles de presse étudiés, mais notre analyse montre qu’ils le sont moins systématiquement que les arguments socio-économiques, qui structurent ainsi plus fortement les débats.

Comment, dès lors, expliquer l’attention croissante accordée au registre culturel, tant dans le débat public que dans les discussions académiques ?

L’influence du « plombier polonais »

Revenons au référendum de 2005 en France visant à soutenir ou non un projet de constitution européenne.

Le théorème du « plombier polonais », en référence à la directive Bolkestein sur les travailleurs détachés, a été fortement associé à la campagne. Alors que les tenants du « non » estiment que la directive facilite le dumping social, l’image du « plombier polonais », caricature d’une force de travail venant concurrencer des travailleurs « locaux », va ainsi contribuer à donner force à la grille de lecture culturaliste.




‘Je reste en Pologne, venez nombreux’ En 2005 le ministère du tourisme polonais avait détourné à son profit la caricature du « plombier polonais ».
Wikimedia

Or la facilité avec laquelle la référence au « plombier polonais » s’est diffusée interpelle quand on sait que l’expression est en fait intervenue tardivement dans le débat français, suite à une conférence de presse du Commissaire Bolkestein à Paris le 6 avril 2005.

L’expression est donc popularisée par le Commissaire européen lui-même, cherchant à contrer les critiques émises à propos de son projet de directive sur la libéralisation des services : elle devient emblématique en même temps qu’elle rabat ces critiques sur des postures présentées comme étant avant tout xénophobes.

Une diversité des registres d’opposition au projet européen

Ce faisant, cette référence masque la diversité des registres des oppositions à l’Europe ; minimise, voire nie la dimension transnationale que ces dernières peuvent prendre ; et entretient une confusion sur la ligne de partage entre arguments culturels et identitaires d’une part, et arguments socio-économiques de l’autre.

Cela signale aussi toute la difficulté d’analyser les débats européens à partir des termes employés dans la presse. Pour tenir à distance les risques liés aux biais de classification (considérer a priori qu’un terme renvoie à tel ou tel des deux cadres), une démarche inductive se révèle plus pertinente : c’est celle que nous a permise de mener le logiciel d’analyse lexicale Alceste, conduisant alors à réévaluer l’importance des arguments socio-économiques dans les débats des campagnes référendaires.

Peu d’importance donnée aux syndicats…

Un deuxième élément explique la sous-estimation du registre socio-économique dans ces débats européens. Il tient au fait que les travaux sur la politisation de l’Union européenne, qui débattent de la nature politique de l’entité européenne au regard de l’équilibre entre ses dimensions technocratique, bureaucratique et démocratique, n’accordent qu’une place restreinte aux acteurs syndicaux, pour plusieurs raisons.

D’une part les comparaisons internationales en matière de syndicalisation et d’action collective sont réputées difficiles. De l’autre, il existe aussi le sentiment d’un décalage croissant entre les dirigeants syndicaux et leurs bases. Richard Hyman montre par exemple que si les dirigeants des principaux syndicats ont soutenu le projet européen, leurs membres dans différents pays comme la France ou l’Irlande ont eu tendance à voter autrement, lors des référendums.

S’ajoute enfin l’impression que les syndicats sont aujourd’hui dépassés par des mobilisations collectives qui démontrent leurs difficultés à représenter efficacement le monde du travail – idée que la crise des gilets jaunes en France a récemment ravivée. L’intérêt à aller voir du côté de ces acteurs s’en trouverait dès lors amoindri.

… en dépit d’une présence très active

Or, en France en 2005, comme en Irlande entre 2008 et 2012, les organisations syndicales ont de fait pris une part très active dans les campagnes des différents référendums étudiés.

Certaines, à l’instar des leaders syndicaux irlandais du secteur public, engagés dans le « Charter Group » pour défendre l’intérêt de la Charte des droits fondamentaux de l’UE, ont soutenu le « oui ».

D’autres ont été fortement divisées sur les positions à prendre, à l’instar de la CGT en 2005, dont les journaux commentent largement à l’époque les profondes fractures internes. D’autres encore ont été ébranlées par le succès inattendu du « non », comme le fut la CFDT, dont le soutien aux orientations politiques européennes s’est montré depuis moins inconditionnel d’après certains de nos enquêtés.

En ce sens, les syndicats sont des acteurs à part entière des dynamiques de politisation de l’UE, historiques comme contemporaines, et doivent être analysés comme tels.

La non-prise en considération de leur action risque en effet de conduire trop rapidement à la conclusion que la question sociale en Europe a été balayée par la question de l’identité.

Quelle action collective possible ?

Ces interrogations formulées pour la période 2005-2012 restent pleinement d’actualité en 2019.

Une nouvelle gouvernance économique européenne se met en effet en place après 2011 se manifestant notamment par une surveillance accrue des États membres et de leurs politiques socio-économiques par les instances de l’UE.

Dans quelle mesure cette nouvelle gouvernance reconfigure-t-elle l’espace politique européen ? Le fait-elle sur des bases nationales ou sociales ? Comment les syndicats traditionnels et les nouveaux mouvements sociaux participent-ils à ces dynamiques de politisation ? Quelles en sont les conséquences pour la démocratie en Europe ?

Ces questions se trouvent au cœur d’un projet de recherche intitulé « European Unions » et consacré aux mobilisations collectives, transnationales en particulier, que fait naître la nouvelle gouvernance économique européenne.

Des orientations politiques à défendre et à observer

Dans un contexte de difficultés économiques et d’incertitudes politiques souvent présenté comme étant plus propice au repli national et aux revendications identitaires, nous entendons examiner ces mobilisations à partir des cas de la détermination des salaires et de l’offre de services d’intérêt général en matière de santé, de transport et de réseaux de distribution d’eau.

Alors que s’est ouvert le 21 mai le 14ᵉ Congrès de la Confédération européenne des syndicats (CES) à Vienne, en Autriche, la question des orientations politiques et sociales que les acteurs syndicaux d’Europe entendent collectivement défendre est plus d’actualité que jamais.

The Conversation

Elodie Béthoux, Maîtresse de conférences en sociologie, Ecole Normale Supérieure Paris-Saclay – Université Paris-Saclay; Darragh Golden, Post-doctoral researcher, University College Dublin et Roland Erne, Professor, Jean Monnet Chair of European Integration and Employment Relations, University College Dublin

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.