Publié le 6 mai 2019
Ethique et intégrité

Plateforme / La main de l’homme ?

Armelle Debru
Professeur honoraire, Université Paris Descartes, Département de recherche en éthique, Université Paris-Sud-Paris-Saclay

 

La feuille de route « Accélérer le virage numérique » (25 avril 2019) développe le projet de mise en œuvre du concept d’État-plateforme.[1] 

Le Secrétariat général pour la modernisation de l’action publique a créé son site « État plateforme ». Il se propose de « concevoir autrement les services publics numériques

La philosophe Armelle Debru, éclaire l’usage du mot « Plateforme ».

 

À l’origine, une plateforme est une forme naturelle, sous marine ou située en hauteur, dont l’érosion ou une autre forme d’usure a aplani le sommet et lissé les aspérités. La main de l’homme a appris à reproduire cette forme, en grande ou petite dimension, du plancher d’une tour à d’immenses plateformes pétrolières ou aéroportuaires. A partir de là, l’usage du mot s’étend, permettant le passage du support concret au contenu : une plateforme spatiale n’est pas la seule forme du vaisseau mais l’ensemble des instruments destinés à une mission dans l’espace. Et puisque les outils font désormais partie de la plateforme, l’artificiel va mener aisément au virtuel. Plateformes de données, de logiciels, de revendications ou de services etc. À cause de sa simplicité, ce modèle semble de plus en plus correspondre à nos besoins, à nos formes d’échanges, à nos objets connectés ou déconnectés,  à nos capacités, à nos désirs.

Quelles propriétés offre donc cette forme pour avoir un tel succès de nos jours ? On pourrait en retenir trois. L’une est qu’une plateforme est toujours délimitée par un relief ou une construction, réelle ou virtuelle. C’est à la fois un support et un cadre. Or les inventions se développent mieux  quand elles ne sont pas hasardeuses mais qu’elles répondent à un certain ordonnancement qui garantit qu’elles peuvent se coordonner et se mutualiser peut-être un jour.  Une autre propriété est liée à l’horizontalité. Une surface est faite pour recevoir, porter. Et elle attire de plus en plus de choses, comme les objets sur nos étagères. Sans relief et sans obstacles, elle permet des échanges, des relations, une communication. La troisième est que sa stabilité en fait un socle. La plateforme doit normalement sécuriser, écarter le désordre, éviter le chaos et l’intrusion, rendre un ensemble fonctionnel, cohérent et solide.

Il est donc clair que l’élément principal de sens qui ressort de cette forme n’est pas la caractéristique physique, mais l’usage. Dans toutes les définitions, il est dit que telle ou telle plateforme, matérielle ou dématérialisée, essentiellement « sert à... ».  Elle sert à rassembler, relier, orienter, informer, échanger, communiquer, coordonner etc. Notre époque, impatiente, n’aime pas trop l’épaisseur des choses. Elle lui préfère la fonction, même au prix d’un certain vide.

En quelque sorte la forme « plate » perd sa figure propre au fur et à mesure qu’elle rend plus de services. Notre plateforme perd de son charme géologique qu’elle avait pu avoir avant de devenir métaphore, puis pur concept fonctionnel.

Et si nous jetions un regard vers nos racines lexicales, au cas où elles nous offriraient un recours  contre cette évanescence du sens ?  Une surprise. Si « plat » se trouve dans les langues romaines, le latin, dont elles dérivent en principe, ne connaît pas « platus ». Seul planus, qui a donné « plan », « aplanir » et « plaine » s’en approche, mais d’une manière plus souple ou ouverte. En grec, platus (platys) faisait plutôt allusion à  une forme déployée, large, étendue ; du reste,  pour les objets, on l’obtenait au terme de l’action de battre (plettô) – celui qui est resté dans « battre à plates coutures », qui était l’action du tailleur consciencieux pour un tissu épais. Ici c’est le geste qui obtient la forme. Derrière lui, la main d’un artisan.

Il nous plaît de déceler une certaine humanité dans une notion où l’on croit pouvoir s’en passer.

Et si l’on n’est pas sensible au charme caché d’une forme sans relief, rappelons nous que tout ce qui est plat  n’est pas sans vie pour peu qu’on lui donne une orientation, un relief, une couleur, de vrais liens, jusqu’à ce qu’émerge, grâce à tout ce qu’on y trouvera, un paradoxal attachement à ce qui peut devenir, comme dit la chanson,  ce « plat pays, qui est le mien... ».

 


[1] « La doctrine qui infusera nos travaux sera celle de l’État-plateforme. L’État-plateforme, ce n’est pas un concept hors sol. C’est la conviction que toutes les initiatives publiques et privées peuvent et doivent fleurir, à condition de respecter les valeurs et le cadre définis par la puissance publique en tant que porte-voix des citoyens. L’Etat-plateforme, c’est aussi mettre en commun certaines infrastructures techniques de base indispensables à des échanges fluides et sécurisés entre les acteurs. L’Etat-plateforme, c’est surtout la conviction que l’Etat ne doit pas bâtir des cathédrales à lui-seul, mais qu’il doit définir les règles élémentaires de construction, fabriquer les clés de voute, et inviter chacun à apporter sa pierre à l’édifice, au service d’une œuvre construite collectivement. » (Extrait)