Publié le 8 novembre 2018
Recherche
Sous pression, les jeunes entrepreneurs auraient tendance à oublier de prendre en compte les effets de leurs ambitions sur leur entourage. Just dance / Shutterstock

Michel Villette, professeur de sociologie à AgroParisTech, revient sur la volonté du tout-entrepreneuriat et de ses possibles déviances.

Devenir une « start-up nation » est aujourd'hui un objectif de politique publique dans la quasi-totalité des pays du monde, du Maroc au Bangladesh en passant par le Mexique ou le Pérou. Tous tentent d'imiter les nations pionnières en ce domaine, à savoir les États-Unis, la Chine, la Corée du Sud, Israël et le Canada. Quant à la France, après un démarrage laborieux au début des années 2000, elle a récemment réactivé cet objectif.

Le 10 octobre 2018, le président de la République en personne a pris la parole devant un parterre d'entrepreneurs du numérique réunis dans les locaux de la Station F, qui se présente comme le plus grand incubateur au monde. Emmanuel Macron y a annoncé une ambitieuse feuille de route pour la French Tech visant à aider et à promouvoir les entrepreneurs en France.

Partout, la pression institutionnelle pour transformer les jeunes gens en entrepreneurs vire à l'obsession. Mais de quoi est-elle le symptôme ? Ne peut-on y voir l'expression d'une panique des politiques face aux manques de perspectives à offrir à la jeunesse ?

Prestataires de prestataires de prestataires…

Tentons ici d'interpréter cette injonction nouvelle et étrange : « Devenez des entrepreneurs ! » Elle semble suggérer que les institutions établies n'ouvrent que deux voies aux jeunes générations : l'indigence plus ou moins assistée (par exemple par un revenu universel), ou le coup de poker. L'encouragement à créer des start-ups peut ainsi être vu comme le pendant médiatique de la très discrète stratégie des grandes organisations étatiques et capitalistes qui continuent de se débarrasser en douceur de la question sociale.

De plus en plus, ces dernières sous-traitent, externalisent, automatisent, robotisent, digitalisent, réduisant la part des coûts salariaux dans le total des frais. Elles recherchent des « talents », c'est-à-dire la petite minorité de salariés à forte valeur ajoutée. Dans le même temps, elles évitent systématiquement d'employer les travailleurs jugés interchangeables, qu'elles renvoient à la dure logique du marché en les transformant progressivement en prestataires ; en prestataires de prestataires ; en prestataires de prestataires de prestataires ; etc.

Nouvelle vague d'utopies

Que vont devenir les diplômés sortis des universités ? Qu'ils soient étudiants en sport, en art, en journalisme, en communication, en Humanités, en marketing, ou encore en ressources humaines, ils rêvent tous de se réaliser et même de se faire plaisir dans leur futur métier, tout en conservant cinq semaines de vacances annuelles et des RTT.

Les années 1970 avaient transformé la jeunesse universitaire en militants révolutionnaires qui préparaient la prochaine révolution en lisant Trotsky, Lénine ou Mao. Ce rêve perdure encore un peu aujourd'hui, avec ses variantes dans le militantisme écologique, altermondialiste ou féministe. Mais il se mêle désormais à une nouvelle vague d'utopies qui amalgame digitalisation, réalité virtuelle, poker, entrepreneuriat, création de start-up, argent facile, fortunes rapides et culte de la performance.

Le problème, c'est que la société n'accueille pas les nouvelles générations dans un monde du travail préparé à leur arrivée. Elle les renvoie à eux-mêmes en les baptisant « entrepreneurs ». Ce mot magique, chargé de liberté et d'espérance, reporte en réalité sur eux, et sur eux seuls, la responsabilité des déconvenues qui peuvent les attendre. L'échec sera alors la marque de leur insuffisance, et la réussite de quelques-uns sera la preuve qu'ils auraient pu y arriver, comme l'a justement souligné le sociologue Alain Ehrenberg dans son livre « La fatigue d'être soi ».

Réussites éclatantes mais problématiques

Dans un article publié dans ces colonnes, j'avais posé l'inquiétante question du taux d'échec des créateurs de start-up. J'avais également souligné notre manque de connaissance des dégâts collatéraux sur leur vie comme sur celle de leur famille et, plus généralement, le coût social et financier de ces échecs cumulés.


À lire aussi :  La bataille d'Azincourt (1415), la mode des start‑up (1998‑2017)… et l'histoire des passions françaises


Il convient d'ajouter que même certaines des réussites les plus éclatantes sont problématiques. L'ambition démesurée d'une hypercroissance construite à partir de rien (ou presque) ne saurait en effet être sans conséquence morale sur « les entrepreneurs et les entrepris », pour reprendre la belle formule de la philosophe Héléne Verin.

À ce sujet, je vous invite à lire l'article de Diana Filippova, ancienne responsable de l'écosystème start-up de Microsoft France, dans lequel elle s'indigne de la conduite machiavélique de certains des fondateurs de start-up qu'elle fréquente.

Elle signale notamment que les jeunes entrepreneurs, obsédés par l'objectif de croissance et pressés par l'obligation de résultats, deviennent rapidement durs en affaires. Ils en viendraient même à oublier de prendre en compte les effets de leurs ambitions sur celles et ceux qui sont mêlés à leur aventure. Partis avec les meilleures intentions, ils enchaîneraient ensuite dépôts de bilan et numéros de SIRET tout en développant une forme de cynisme.

Opportunisme irresponsable

Des startups comme Cambridge Analytica ou Theranos sont à l'origine d'une forme extrême d'opportunisme irresponsable. Et Mark Zuckerberg, tout à la réussite de sa belle start-up, ne s'est-il vraiment rendu compte de ce qu'il faisait qu'une fois face à une commission d'enquête ? Les utilisateurs de Facebook ont-ils enfin compris que la plate-forme aux rencontres enchanteresses était aussi la sale boîte qui vend en secret leurs données personnelles ?


À lire aussi :  Theranos, les inavouables secrets d'une start-up frauduleuse


L'histoire du capitalisme sur longue période nous enseigne que l'accumulation très rapide de grandes richesses passe presque toujours par des activités de prédation. Pour reprendre la terminologie d'Aristote, il s'agit de Chrèmatistikos (l'art d'acquérir des richesses), et non pas d'Oikonomia (l'art d'administrer sa maison).

Les start-ups sont poussées à accumuler la plus grande richesse possible en un minimum de temps par les fonds d'investissement qui les financent. Or, c'est précisément dans le cadre de telles ambitions démesurées que la prédation devient le facteur explicatif le plus probable de la réussite.

Forte obligation de réussite

Robert K. Merton. WikipediaLes start-ups à succès, GAFA et licornes se développent parfois en écrasant tout sur leur passage. Mais que penser des entrepreneurs mal placés sur le marché et qui ne s'en sortent pas ? C'est sur cette population fragilisée que la dimension délétère de la propagande en faveur de la création d'entreprise risque d'être la plus dommageable. En effet, comme l'avait déjà vu le sociologue américain Robert K. Merton dans son livre Social Theory and Social Structure (1968) :

« Lorsqu'une culture comporte une forte obligation de réussite économique alors qu'il existe peu de moyens pour les personnes ordinaires de parvenir à cette fin, on observe une tendance à rechercher des voies de réussites nouvelles : comportements innovants pour les hommes d'affaires, déviance et crime pour ceux qui n'ont pas accès aux moyens d'enrichissement légitime. »

 

 

 

 

 

Si les plus vigoureux survivent, c'est souvent en jouant des tours pendables à leurs petits camarades dans une cour de récréation où l'on suppose que tout est permis, et que la fin justifie les moyens.

Alors, innovation ou déviance criminelle ? Hypercroissance ou catastrophes à venir ? Nouvelles technologies libératrices ou technologies asservissantes ? Entrepreneuriat social ou arnaque bien pensée et bien pensante ? En l'état, l'entrepreneuriat, c'est la fortune pour quelques-uns et de grosses déceptions pour beaucoup d'autres, le tout dans un climat moral qu'on pourrait qualifier de « verglacé », sans craindre la métaphore.

Michel Villette est professeur de sociologie à AgroParisTech et chercheur au Centre Maurice Halbwachs (ENS/EHESS/CNRS).

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.