Publié le 10 novembre 2015
Université
Thierry Mandon

Thierry Mandon, Secrétaire d'État chargé de l'Enseignement supérieur et de la Recherche, auprès de la ministre de l'Éducation nationale, de l'Enseignement supérieur et de la Recherche, participait au Conseil des membres de l'Université Paris-Saclay le 4 novembre 2015. Retrouvez ci-dessous l'intégralité de son intervention.

J’ai tenu à venir rencontrer aujourd’hui  le Conseil des membres de l’Université Paris-Saclay pour trois raisons principales :

  • Vous venez de vous doter d’une nouvelle gouvernance de la Comue avec un nouveau président, Gilles Bloch, que je salue et que je remercie de son invitation ; avec un nouveau conseil d’administration déjà installé et au travail, donnant réalité à ce long travail de préparation de l’an dernier et mettant fin à une période transitoire ; avec bien sûr vous tous qui constituez le  Conseil des membres et ses compétences particulières. A travers vous c’est cette nouvelle gouvernance que je suis venu saluer et encourager. C’est à elle que je veux adresser un message du gouvernement quant aux enjeux de Paris-Saclay.
  • Vous êtes à quelques semaines d’une échéance importante, celle du dépôt du dossier d’évaluation de l’Idex au terme de la période probatoire de quatre ans. Vous êtes donc au moment d’un important bilan d’étape dont les conséquences sont majeures. Vous y travaillez et c’est l’heure de faire apparaître, au jury  mais aussi au-delà, l’ampleur du chemin parcouru au regard des orientations qui structuraient votre projet initial. Vous vous interrogez sur votre capacité à démontrer que vous avez porté ce projet dans la direction attendue, notamment en matière d’organisation institutionnelle. Je ne peux pas, bien entendu, anticiper l’avis que le jury donnera au gouvernement mais je ne peux m’empêcher d’être optimiste dès lors que vous saurez démontrer que vous avez tenu le cap de l’ambition première même si l’itinéraire pris diffère quelque peu de celui imaginé initialement. Vous savez mieux que quiconque que  tout ce qui apparaitrait comme de fortes réticences à abattre des barrières institutionnelles héritées et contraires à l’esprit du projet ne manquerait pas d’affaiblir voire de pénaliser lourdement votre bilan.
  • Car cette évaluation n’est pas seulement celle du chemin parcouru ces dernières années mais c’est aussi le moment d’affirmation d’un cap pour la suite et donc de la définition d’une nouvelle étape dans votre destin commun. Dans de telles périodes de transition on peut être tenté de donner une importance excessive aux questions institutionnelles. Mais pour importantes qu’elles soient, elles doivent toujours rester subordonnées au projet et à la stratégie qui le porte, stratégie scientifique et éducative, mais aussi stratégie de développement économique et social.

En ce moment de réflexion collective, et respectant pleinement la richesse de vos débats, je crois utile de rappeler le sens de la politique voulue par le gouvernement et qui commande et justifie l’exceptionnel soutien financier apporté par l’Etat au projet Paris-Saclay, les trois milliards d’euros d’investissement engagés, sans compter les infrastructures de transport à venir.

Un enjeu national

L’Université de Paris-Saclay, et plus largement le projet Paris-Saclay portent un enjeu national : l’invention d’un nouveau modèle de développement scientifique, technologique, économique et social par la constitution d’un pôle de concentration considérable de notre potentiel scientifique (près de 15% du potentiel national) dont sont attendus des effets d’entrainement inédits, pour le territoire concerné mais aussi pour la région Ile-de-France et, du fait de la puissance du projet, pour la France entière.

Ce projet comporte deux volets indissociables : d’une part un rassemblement inédit d’opérateurs scientifiques et technologiques, d’autre part  l’aménagement adéquat du territoire capable de lui apporter l’urbanité et les conditions de développement requises par le projet.

Rassemblement inédit d’opérateurs :

Ce qui est inédit ce n’est pas seulement la volonté de concentration qui a fait notamment venir sur le plateau plusieurs grandes écoles implantées ailleurs. C’est surtout la volonté de faire travailler ensemble sous des formes nouvelles universités, écoles, organismes de recherche et acteurs du développement économique.

On le sait, la France vit depuis plus de deux siècles sur une dualité de notre enseignement supérieur – universités d’un côté,  écoles de l’autre, et ajoutons organismes de recherche d’un troisième – dualité ou triangle qui a beaucoup pesé et pèse encore sur notre histoire, histoire intellectuelle mais peut-être plus encore histoire économique et sociale. Le chemin que nous avons choisi n’est pas celui de l’affrontement prolongé entre ces différents modèles ni d’un choix entre les qualités et les défauts supposés de l’un ou de l’autre. Notre choix, je le répète, c’est celui du regroupement des forces pour plus d’efficacité mais aussi plus de justice et plus de développement.

Paris-Saclay est la figure de proue de ce mouvement, c’est à n’en pas douter l’incarnation la plus forte de l’ambition que nous portons aujourd’hui.

D’où l’ambition que chacun doit partager. Paris-Saclay réussira parce qu’il opérera le rassemblement intelligent, et rigoureusement construit des forces, parce qu’il en respectera ce que l’on pourrait en appeler la « biodiversité » scientifique dont il tirera une efficacité nouvelle.

Dire cela c’est énoncer en même temps les conditions de la réussite de Paris-Saclay.

La conséquence en est très simple : tout ce qui va dans le sens d’une plus grande synergie entre tous les types d’acteurs, nous l’encourageons et l’encouragerons sans cesse. Tout ce qui est susceptible de renforcer les clivages traditionnels est à proscrire.

Soyons encore plus précis : le plateau de Saclay va accueillir une concentration de grandes écoles sans égal : à côté de l’X, l’ENSTA, l’Institut d’Optique, Supélec ou HEC mais également à proximité de l’une de nos plus grandes universités scientifiques Paris-Sud ou des universités de Versailles Saint-Quentin et Evry, des laboratoires qui y sont rattachés, ou du CEA, vont venir s’installer le nouvel ensemble CentraleSupélec, l’ENS Cachan, l’ENSAE, l’Institut Mines télécom, AgroParisTech. Saclay ne peut avoir de sens que si ce rassemblement contribue à faire bouger les lignes dans les relations effectives entre toutes ces entités, en démontrant à la fois que l’excellence et la visibilité scientifiques d’ensemble y gagneront fortement et que nous sommes en train de forger un outil inédit de développement économique. Cela ne peut évidemment valoir pour les seules coopérations entre écoles mais aussi pour les coopérations entre universités et écoles, écoles et organismes, organismes et universités…

Est-il nécessaire de faire référence au débat en cours suscité par la réflexion lancée par le ministère de la Défense autour de la réforme de l’Ecole Polytechnique ? D’un mot, d’évidence : nous sommes favorables au renforcement de liens et de coopérations entre écoles d’ingénieurs voisines (ou plus éloignées d’ailleurs). Mais sans « détricotage » de ce qui a été construit, vous devez soutenir la logique qui articule renforcement des composantes et développement de synergies nouvelles.

 Vous avez déjà remarquablement progressé sur ce point, par exemple dans la mise en commun des écoles doctorales et d’une partie importante de vos masters. Comment aller désormais au-delà, avec quel rythme, avec quels outils, la question est devant vous. La solution peut prendre un peu de temps à être formulée et acceptée ou prendre plusieurs formes successives mais ce qui est attendu de vous, de la part du gouvernement comme, j’en suis certain, du jury Idex, c’est que vous montriez « à terme » la volonté d’une intégration plus poussée. C’est à cette aune que nous apprécierons les dispositifs institutionnels que vous pourrez proposer et que nous sommes prêts à faire évoluer les dispositifs existants.

Vous êtes aujourd’hui une COMUE et il est bon que nous ayez pu la mettre en place, la doter de la gouvernance prévue par vos statuts, élire un président depuis le printemps dernier. Mais nous savons que cette forme institutionnelle n’a pas été spécifiquement conçue pour gérer un projet d’excellence scientifique ni même un projet de développement économique. C’est une structure de mutualisation à vocation large pouvant embrasser des compétences très diverses dont certaines sans rapport immédiat avec un projet scientifique de haut niveau. Il en va de même de sa gouvernance, celle d’un EPSCP. Nous avons donc conscience qu’une intégration plus poussée de certains acteurs à statut et à modes de fonctionnement différents peut impliquer l’adoption au sein de la COMUE d’une structure de gouvernance plus agile, mieux adaptée à la gestion d’un pôle scientifique de haut niveau. Nous sommes prêts à examiner les propositions que vous nous ferez en ce sens dès lors qu’elles facilitent la recherche de cette intégration plus poussée appelée par vos engagements au titre du projet Idex et de ses développements à venir, comme au titre de la visibilité et de la reconnaissance internationales souhaitées, notamment en matière de classements internationaux.

 

Aménagement du territoire et développement économique :

Certes votre assemblée est faite d’opérateurs scientifiques mais je tiens à rappeler l’autre dimension indissociable du projet. Au-delà de la visibilité et de la productivité scientifiques accrues du projet Saclay, nous en attendons aussi l’émergence d’un « cluster » scientifique et technologique porteur de développement économique et donc d’activités et d’emplois. Cela suppose de l’excellence scientifique dont je viens de rappeler les conditions mais aussi de la qualité de vie et du développement économique.

Qualité de vie : il n’est pas nécessaire de vous convaincre de l’importance de la qualité de vie des étudiants et des personnels. Ici à Paris-Saclay, l’expression prend un sens plus prospectif encore. Pour la vallée comme pour le plateau, nous voulons une urbanité nouvelle. Il ne peut y avoir de projet scientifique d’une telle ampleur qui ne soit accompagné d’un aménagement adapté de l’espace correspondant. Je pense bien sûr aux éléments essentiels que constituent les voiries, les modes de transports, les logements, les équipements collectifs.

Je pense aussi à cette chose, plus difficile à définir, la création d’un esprit du « vivre-ensemble » qui est sans doute la mission la plus fondamentale des collectivités locales, dont je veux saluer l’engagement dans ce projet.

Engagement d’hier, d’aujourd’hui et, je l’espère plus encore de demain. C’est le sens même de la transformation de l’EPPS en EPAPS dont le décret de création va être très bientôt publié.

Il ne peut en effet d’avoir de projet ambitieux que si la qualité de l’environnement urbain est au rendez-vous et si les collectivités s’approprient véritablement le projet. C’est  le sens de la transformation des statuts de l’Etablissement public que d’impliquer davantage les collectivités dans l’aménagement du territoire de Saclay et de leur permettre ainsi de concevoir avec vous les nouvelles formes de développement global attachées au projet, logements, équipements collectifs, infrastructures de liaison entre les différentes composantes mais aussi genèse de nouvelles activités.

A une volonté portée principalement par l’Etat, comme l’ont traduit jusqu’ici les statuts et le mode de fonctionnement de l’EPPS, doit désormais succéder une organisation redonnant aux collectivités locales la place qui doit être la leur dans l’aménagement de leur territoire. Au moment de cette transformation 2 urgences devront être traitées :

1)      Imaginer des solutions de transport innovantes avant que ne soient réalisées les infrastructures (métro prévu en 2024).

2)      Revalider la cohérence des calendriers respectifs du développement des infrastructures d’enseignement et de recherche, des logements et des espaces de vie.

L’effort considérable déjà fait à travers les dotations du PIA ou du Plan Campus va évidemment se poursuivre à travers la réalisation des projets actés et dont j’aurais l’immense plaisir de voir rapidement la concrétisation.

Excellence scientifique, qualité de vie mais aussi développement économique. C’est probablement le domaine dans lequel, pour des raisons qui se comprennent aisément, le projet Paris-Saclay doit se doter d’une vraie dimension. Il faut y travailler vite car il donne une portée encore plus forte à votre projet, en illustrant de la meilleure des façons les mécanismes en œuvre dans la « société apprenante », celle dont la formation et la recherche doivent être le moteur et le ressort permanents.

Là encore, il faudra innover. Le projet économique ne peut se limiter à l’implantation forcément limitée de grands groupes. Il doit faire toute sa place à l’entreprenariat, à l’incitation à la création d’entreprises par vos jeunes étudiants et chercheurs, à l’accompagnement de leur croissance, bref faire de ce nouvel écosystème scientifique et d’aménagement un exemple de développement endogène maitrisant la chaîne complète de l’innovation.

De là l’importance de la dimension entrepreneuriale de votre travail commun et des liens qui doivent vous unir avec l’autre opérateur conçu de manière concomitante.

Quels outils mobiliser pour financer cet incubateur en grand que doit devenir le plateau de Saclay ? Quels aménagements spécifiques ? Quelle dynamique d’écosystème ? Quelle articulation avec les structures spécialisées d’appui à l’innovation ?

La « biodiversité » scientifique et technologique à laquelle je faisais référence tout à l’heure doit trouver ici à s’exprimer pleinement à travers l’alliance féconde de la puissance amont de vos laboratoires, du potentiel considérable de votre savoir-faire, notamment à travers votre « School of Engineering », et d’un souci partagé avec vos partenaires des collectivités de leur prolongement concret en termes d’activités nouvelles, encourageant ainsi la créativité productive de vos étudiants et l’émergence de nouveaux emplois et débouchés. Là encore, cela ne se fera pas sans cet esprit du « vivre-ensemble » évoqué plus haut, sans un esprit nouveau du « produire-ensemble ».

Mon message d’aujourd’hui est ainsi très simple à résumer.

J’ai en face de moi un Conseil des membres impressionnant par les potentialités qu’il représente comme par le chemin qu’il a déjà réussi à parcourir. Mais il faut désormais regarder au-delà, vers ce chemin que vous seuls sans doute en France, êtes à même de rendre possible, celui de l’audace, scientifique et technologique certes, mais aussi organisationnelle, territoriale et institutionnelle. Si vous savez inventer une forme nouvelle d’intégration non pas en niant mais faisant richesse de votre diversité, bien au-delà de la seule étape d’évaluation de la période probatoire de l’Idex, alors la notoriété et la reconnaissance internationales légitimement escomptées en découleront, et avec elles l’effet d’entraînement sur d’autres sites nationaux.

En ce moment important de votre cheminement collectif, c’est évidemment à une telle audace que je vous appelle.

Je vous souhaite bon travail et vous remercie de votre attention.