Publié le 26 avril 2019
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Vote lors du second tour de l'élection présidentielle en France. Paris, le 6 mai 2007. Wikimédia/Rama, CC BY-SA

Jérémie Moualek, chercheur en sociologie politique, Université d’Evry – Université Paris-Saclay, revient sur les fondements sociologiques du vote blanc. Un article publié dans The Conservation.

En 2017, le vote blanc et nul a battu tous les records dans les urnes. Plus de 4 millions d’électeurs ont effectué ce type de vote lors du second tour de l’élection présidentielle. Depuis le début des années 1990, l’ampleur de ce phénomène électoral n’a jamais été démentie.

Lors du « Grand débat national », la place prépondérante prise par la revendication d’une plus grande prise en compte de ces voix dans les résultats électoraux ne fait d’ailleurs que confirmer l’importance du sujet dans la sphère politique.

Pour autant, lors de sa conférence de presse du 25 avril 2019, le président Emmanuel Macron a persisté à s’inscrire dans une vision utilitariste du vote. De fait, en estimant que le « [vote] blanc (..) ne décide pas », que « c’est trop facile » car « en démocratie, il faut choisir », il réduit l’acte électoral à un instrument de légitimation des élus et un outil de régulation de l’expression populaire.

Non comptabilisés dans les suffrages exprimés, ces « votes sans voix » n’ont donc toujours aucun poids dans la balance électorale. Comment expliquer alors que des citoyens, de plus en plus nombreux, en usent ? Que se cache-t-il réellement derrière toutes ces « voix perdues » ? C’est ainsi que ces votes étaient appelés au XIXe siècle dans la presse voire la présentation officielle des résultats. Le tout, pour mieux souligner combien ces votes sont des « voix perdues » pour les candidats.

Ces questionnements ont fait l’objet d’une thèse de sociologie soutenue en mars 2018. Dans le cadre de ce travail, un film-documentaire de recherche a même été réalisé pour accompagner le manuscrit « traditionnel ». En voici, ci-après, quelques-uns des apports.

Les usages pluriels du vote blanc et nul

Fruit d’une recherche sociologique de cinq ans, ce film s’appuie sur le dépouillement de plus de 15 000 bulletins annulés issus des scrutins présidentiels et législatifs de 2007 et 2012 et conservés aux archives départementales de l’Oise.

Il repose également sur les témoignages de trois électeurs ayant acceptés de mettre en évidence les conditions sociales et politiques de leur geste : Marie, une régisseuse de court-métrage de 25 ans qui tend vers l’abstentionnisme ; Roland, diacre septuagénaire adepte du vote blanc depuis l’élection de François Mitterrand en 1981 ; et Sonia, infirmière et ancienne militante du PCF qui regrette le temps où la « gauche » suscitait de l’espérance.

Par la parole de ces trois citoyens et de leurs bulletins potentiels, le film aborde des thématiques qui font écho aux mobilisations actuelles et met en lumière la distance critique qui se développe à l’égard de la politique institutionnelle voire de la démocratie représentative.

Surtout, le film (dé)montre à quel point le vote blanc et nul n’est pas univoque. Tandis que les prochaines élections européennes donneront lieu, une fois de plus, à une présentation distincte des résultats – comme l’ordonne la loi depuis 2014 -, le film met en lumière la pluralité des usages socialement et politiquement différenciés, dont ces voix sont la traduction.

Par-là, ils sont le miroir de la définition légitime de l’acte électoral, telle qu’elle a été bâtie depuis le XIXe siècle. De fait, davantage que la légitimation du vote comme principal moyen d’action politique, c’est la légitimation progressive d’un certain type de vote – celui qui ne se cantonne qu’à désigner un candidat en lice – qui a toujours commandé la mise à l’écart des « blancs et nuls ».

De plus, les images de bulletins annulés prouvent à quel point le vote « blanc et nul » relève surtout d’un manichéisme socialement construit. Loin d’être cantonné à des erreurs ou à de l’incompétence, le vote « nul » est, le plus souvent, un vote blanc « dans l’esprit », déposé notamment par des électeurs enclins à ne plus voter à « contre-opinions » et désireux de faire entendre leur voix plutôt que de la donner.

A l’inverse, le vote « blanc » n’est pas systématiquement ce refus de choisir et de renoncer à voter que les associations prônant une meilleure « reconnaissance » de ce geste ne cessent de décrire pour mieux en faire la promotion. À l’instar d’un « vote normal » (pour les candidats), le vote blanc et nul peut être parfois assimilé à un vote « désinvesti » comme « réinvesti », selon les agents sociaux, les cas, les configurations électorales.

En constatant cela, c’est d’ailleurs la hiérarchisation sociale (et donc notamment « scientifique ») des diverses formes de participation politique (vote « normal », vote « blanc », vote « nul », abstention) qui pourrait être remise en cause si l’on s’attachait moins à la dimension décisive du vote et davantage à l’investissement dont il est l’objet.

Une étude filmique et visuelle du politique

Enfin, ce film s’inscrit donc dans une sociologie filmique et visuelle qui, au-delà d’être mise en œuvre dans l’étude des bulletins archivés (une sociologie de l’image), est convoquée dans notre rapport aux enquêtés (une sociologie par l’image) : au cours des entretiens filmés, nous avons par exemple utilisé la technique de la « photo-interview » afin de susciter des réactions et des réflexions à partir de photographies de bulletins annulés.

Plus globalement, la mise en œuvre de cette sociologie filmique dépasse le cadre de la récolte de matériaux dans la mesure où le film est aussi l’occasion d’expérimenter une autre manière de restituer les données et les résultats d’enquête.

Ainsi, ce film-documentaire de recherche cherche-t-il à offrir une vision du vote blanc et nul qui bat en brèche les prénotions et les présupposés sur un geste électoral de plus en plus utilisé. Il met surtout en lumière le caractère aussi contraignant qu’habilitant de l’acte de vote.


Le film-documentaire de Jérémie Moualek peut être visionné gratuitement iciThe Conversation

Jérémie Moualek, Chercheur en sociologie politique, Université d’Evry – Université Paris-Saclay

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.