Publié le 11 décembre 2018
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Carlos Ghosn

Michel Villette, professeur de sociologie à AgroParisTech, revient sur la chute récente de Carlos Ghosn, dirigeant de Renault-Nissan.

Au cours de sa longue carrière, l’ingénieur Carlos Ghosn a gravi les échelons chez le fabricant de pneus Michelin puis chez le constructeur Renault pour devenir dirigeant salarié. Il est par la suite devenu la cheville ouvrière de l’Alliance Renault-Nissan-Mitsubishi qui constitue, sous sa direction, le premier constructeur automobile mondial. Cette réalisation exceptionnelle fait de lui l’alter ego des plus grands hommes d’affaires de la planète. Il peut, à juste titre, considérer qu’il en a fait autant ou même plus que Bernard Arnault, François Pinault, Vincent Bolloré ou Serge Dassault. Seulement voilà, eux font partie des super riches de la planète et pas lui.

En cumulant les salaires annuels et les stocks options attribués à Carlos Ghosn chez Renault et chez Nissan, les journalistes de Marianne ont estimé sa fortune personnelle à environ 130 millions d’euros. Ce n’est pas encore assez pour faire partie de 500 plus grosses fortunes de France et c’est très, très loin, des milliards qu’il faut posséder pour faire partie des 500 plus grosses fortunes mondiales. Selon le classement du magazine Forbes, Bernard Arnault pèserait 72 milliards de dollars, François Pinault 27 milliards, et Serge Dassault 22,6 milliards.

Le problème personnel de Carlos Ghosn est sans doute là : il dirige l’une des plus grosses entreprises du monde, mais il ne fait pas partie du club des grands capitalistes mondiaux. Même s’il se confirme qu’il a triché avec le fisc japonais, même s’il était parvenu à doubler sa mise par ce moyen, il serait encore loin du compte !

Du statut de sauveur adulé au statut de fraudeur

Lorsqu’on est manager salarié, on peut être destitué à tout moment. Souvenons-nous, par exemple, que le vrai créateur du groupe LVMH n’est pas Bernard Arnault, mais un manager salarié, aujourd’hui oublié, qui s’appelait Alain Chevalier. Ce stratège visionnaire, véritable créateur, ne possédait pas le capital de l’entreprise qu’il dirigeait. Il s’est fait limoger sans pouvoir résister. La même chose arrive aujourd’hui à Carlos Ghosn au Japon, où il a été incarcéré le lundi 19 novembre pour des soupçons d’abus de biens sociaux et de fraude fiscale. Du jour au lendemain, il se fait jeter non seulement hors de l’entreprise, mais directement en prison.

Carlos Ghosn est passé en quelques heures du statut de sauveur adulé au statut de fraudeur. Pour comprendre ce renversement brutal, il faut se souvenir que c’est avant tout un « cost killer » (Trad. : « tueur de coûts »). Il fait partie de ces hussards du capitalisme qui accomplissent les basses besognes. Il fait partie de ces patrons qui sacrifient les salariés sur l’autel de la rentabilité et de la croissance. C’est un boulot moralement contestable et contesté. Que ce genre de professionnels réussissent ou échouent, leur activité reste difficile à légitimer. Le corps social s’en méfie et ne sait trop s’il faut les récompenser ou les punir pour ce qu’ils ont fait.

Trajectoire inverse

Tout se passe comme si Carlos Ghosn était l’un de ces managers qui croient sincèrement à leurs propres discours sur le management au mérite. On peut imaginer qu’il estimait avoir droit à une récompense financière à la hauteur de ses réussites industrielles. Lorsqu’il s’est rendu compte qu’on ne lui attribuerait jamais les millions qu’il croyait mériter, il a pu être tenté de se les attribuer lui-même. Ce sont ces tentatives tardives pour constituer une fortune personnelle qui auraient ainsi affaibli sa position, sapé le mythe du patron charismatique, et précipité sa chute.

Portrait de l'homme d'affaires en prédateurDans Portrait de l’homme d’affaires en prédateur (éditions La Découverte), une étude sur un échantillon de 32 hommes d’affaires devenus milliardaires publiée en 2007, nous avons montré que les activités de prédation ont lieu pendant la première partie de la carrière, au moment d’acquérir des droits de propriété ; la seconde partie est ensuite consacrée à la consolidation et à la légitimation de la position acquise. Carlos Ghosn aurait tenté le mouvement inverse : légitimer sa position de brillant manager d’abord, avant de constituer une fortune personnelle en fin de parcours. Une telle stratégie d’enrichissement supposerait des partenaires loyaux et reconnaissants, ce qui n’est pas très courant dans le monde des affaires…

Carlos Ghosn, comme bien d’autres dirigeants salariés avant lui, n’entrera jamais dans le club très fermé des vrais capitalistes et de leurs héritiers : ceux qui comptent leur fortune en milliards et que personne ne peut évincer tant qu’ils possèdent une part suffisante de l’entreprise qu’ils dirigent pour en garder le contrôle.

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.