Publié le 29 avril 2019
Ethique et intégrité

 

Joëlle Alnot
Directrice de l’Office français de l’intégrité scientifique (OFIS)

 

Le 1er colloque de l’Office français de l’intégrité scientifique (OFIS) s’est tenu le 4 avril 2019 à l’Université Paris-Diderot.
Organisé en partenariat avec la Conférence des présidents d’université (CPU), le Comité pour la science ouverte (CoSO), le CNRS et le Conseil pour l'éthique de la recherche et l'Intégrité scientifique de l'université Paris-Saclay (POLÉTHIS), il a réuni près de 200 participants, suscitant des débats nourris et de vifs questionnements lors des différents temps d’échanges[1]

 

1. Intégrité scientifique et science ouverte, réaffirmer les valeurs de la science

Conférence inaugurale : « Faire science aujourd’hui » 

Pierre Corvol, président de l’Académie des Sciences, a souligné combien ces liens entre intégrité scientifique et science ouverte ne sont pas évidents, au regard de l’évolution des outils et méthodes scientifiques, et que cette dynamique nécessiterait « une recherche sur la recherche ». Ces préoccupations restent récentes en France, et il a rappelé qu‘une nouvelle étape vient d’être franchie en 2018 avec le Plan national pour la science ouverte. Au-delà des réticences, des opportunités sont à saisir, et Pierre Corvol a avancé l’intérêt de dresser une analyse SWOT [2] de la science ouverte, tout en retenant que son développement doit être envisagé dans un contexte européen et international.

 

2. Intégrité scientifique et science ouverte, entre opportunités, risques et tensions 

La communication de Henriikka Mustajoki, coordinatrice nationale Open Science en Finlande, a permis de saisir le contexte actuel dans son pays, où a été mis en place en 2017 une coordination nationale, dévolue à la Fédération des sociétés savantes et incluant l’ensemble de la communauté de la recherche. Cette coordination vise à construire un nouveau système collaboratif, basé sur la transparence et promouvant une recherche responsable, s’agissant tout autant de l’Open access, de l’Open data (principes FAIR [3]), de l’apprentissage ouvert, que plus largement d’un changement culturel. S’interroger sur la finalité de la science, sur chacune de ses étapes de recherche, sur son impact auprès de la société est fondamental.

Claude Kirchner, directeur de recherche émérite, INRIA, a souligné que de nouveaux horizons sont désormais ouverts par la révolution numérique, les nouveaux modes de publication, le développement des réseaux sociaux. Leur impact sur le fonctionnement des communautés scientifiques est réel, et nécessite une régulation souple et raisonnée. Le Plan national pour la science ouverte devrait à cet effet, fixer de nouvelles bases, dont l’objectif doit viser à renforcer la confiance des citoyens dans la science. L’intégrité et l’éthique demeurent toutefois un vrai défi sur le plan des recherches internationales ou privées, et il est, a-t-il rappelé, « de notre responsabilité de nous insérer dans ce cercle vertueux ».

 

Les communications de cette 1ère session ont été discutées.

Antoine Triller, directeur de recherche à l’INSERM, référent Intégrité scientifique de PSL, s’est interrogé, au-delà de l’intérêt des avancées, sur la persistance de certains paradoxes au sein de notre système actuel : écart entre les objectifs vertueux soutenus par cette démarche de science ouverte et d’intégrité, et la réalité des pressions pesant sur les chercheurs aussi bien sur le plan de leur carrière que sur celui des collectifs de recherche.

Rémy Mosseri, directeur de recherche et référent Intégrité scientifique du CNRS, a relevé les opportunités apportées par la science ouverte, en termes de partage de données, d’accès aux publications, tout en mentionnant que des clarifications restent nécessaires. Il a proposé de privilégier une approche opérationnelle, dont l’une des pistes pourrait consister à distinguer des grandes catégories, comme l’expérimentation, l’observation, la simulation théorique, et la théorie.

Léo Coutellec, enseignant-chercheur en épistémologie et éthique des sciences contemporaines à l’Université Paris-Sud-Paris-Saclay, membre du Conseil pour l’éthique de la recherche et l’intégrité scientifique (POLÉTHIS), a proposé un éclairage critique sur la question des liens entre intégrité scientifique et science ouverte, par une mise en tension entre deux conceptions : en restreignant la question de l’intégrité scientifique à ses manquements, le risque peut être d’aboutir à une conception normative (normativité de contrainte) plutôt défensive ; s’il s’agit de soutenir l’adhésion à des démarches participatives, interdisciplinaires et dans une réflexivité éthique, c’est une conception plus ouverte et créative qui est ainsi soutenue.

 

3. L’accès ouvert aux publications, un défi pour l’intégrité scientifique ? 

Alexei Grinbaum, philosophe, chercheur au LARSIM, CEA-Saclay, s’est interrogé sur l’enjeu visant à gérer la transition sans créer de rupture dans la pratique scientifique. Réservé sur la bibliodiversité, il a souligné que l’ouverture est une valeur, mais elle n’est pas la seule, et ne doit pas se faire au détriment de la qualité ou de la visibilité, et il s’agit de prendre en compte les spécificités de chaque contexte.

Philippe Feldmann, délégué à la déontologie et à l’intégrité scientifique du CIRAD, a attiré l’attention sur l’augmentation du nombre d’éditeurs, de revues, les conséquences sur la qualité de l’évaluation des articles, dans un contexte où la pression à publier est patente. Le développement de la science ouverte nécessite une recherche responsable intègre, notamment aussi autour des sciences participatives et citoyennes.

Agnès Henri, directrice générale d’EDP sciences, a souligné les opportunités de l’accès ouvert aux publications, mais aussi les limites de certains outils pour prévenir les méconduites. Certaines pistes ont été proposées, comme par exemple les prépublications.

Marie-Ange Ventura, chercheur INSERM à la retraite, Association nationale des docteurs (ANDès) a relevé que le plagiat restait une préoccupation, en dépit d’outils de détection. L’accès ouvert aux publications est à cet égard une opportunité, au-delà de la question de la qualité des publications qui est loin d’être une problématique nouvelle. Renforcer la formation dans les écoles doctorales, mais aussi sensibiliser les seniors et les responsables d’unités de recherche, est un objectif primordial.

 

4. L’ouverture des données, un défi pour l’intégrité scientifique ? 

Odile Hologne, déléguée à l’information scientifique et technique à l’INRA, a présenté les dispositifs mis en place sur la gouvernance des données et l’ensemble du processus de recherche à l’INRA : portail, chartes, guides de bonnes pratiques, accompagnement juridique, outils d’aide à la décision, etc. Des actions de formation sont également proposées, sur les technologies, la reproductibilité, les aspects sociétaux. 

Frédéric Villieras, vice-président du Conseil scientifique, Université de Lorraine, a précisé que son établissement est entré dans une phase d’appropriation de la gestion des données de la recherche, avec la mise en place d’un comité opérationnel au service des chercheurs. Donnant en exemple les dispositifs existant en sciences de la Terre, il a souligné la nécessité d’ajustements à d‘autres domaines disciplinaires.

Lionel Maurel, directeur adjoint scientifique, INSHS – CNRS, a apporté son expertise relative à la règlementation des données de recherche, dont le cadre a évolué en France avec la loi pour une République numérique.  Si en matière de publications, la propriété a été « capturée » par de grands groupes éditoriaux, il est crucial de l’éviter pour les données, tout en prenant en compte la protection des données personnelles, celles des secrets administratifs, industriels.

Nathalie Drach-Tenam, vice-présidente Recherche, innovation et science ouverte, Sorbonne
Université, a précisé que la science ouverte était au cœur du projet de Sorbonne Université, et a rappelé trois éléments fondamentaux : transparence, reproductibilité et fiabilité, tout en soulignant la nécessité de prendre en compte d’autres indicateurs que la seule réputation des revues pour la reconnaissance des chercheurs. 

 

5. Synthèse et perspectives

Au terme de ce colloque, Marin Dacos, conseiller pour la science ouverte auprès du directeur général de la recherche et de l’innovation du MESRI, membre du CoSO, a identifié les orientations à suivre : si concernant les publications et leur libre accès il s’agit d’un objectif à atteindre à terme, il convient, à propos des données, d’être « aussi ouvert que possible et aussi fermé que nécessaire ». Des clarifications sont à mettre au travail : prise en compte des spécificités disciplinaires, évolution des modalités d’évaluation des chercheurs. La communauté scientifique toute entière doit se mobiliser pour soutenir ces changements et contribuer à l’évolutivité du Plan S. Organiser une formation sur la science ouverte dans les écoles doctorales est devenu indispensable selon Marin Dacos, qui invite par ailleurs les établissements à se doter d’un administrateur des données, avec l’objectif de constituer progressivement un réseau. 

Olivier Le Gall, président du Conseil Français de l’OFIS (CoFIS), a souligné combien le thème de la science ouverte cristallise l’intérêt de la communauté des chercheurs et permet de soulever de nombreuses questions, même si les liens avec l’intégrité scientifique ne sont pas simples. Face aux nouvelles formes de fraudes que ces évolutions risquent probablement d’amener, il s’agit, en appui sur les axes définis par la feuille de route de l’OFIS, d’engager une réflexion, de renforcer la formation et soutenir les bonnes pratiques.

En clôture du colloque Pierre Ouzoulias, sénateur, membre de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques (OPECST) a rappelé les enjeux fondamentaux liés à l’intégrité scientifique et les progrès restant pour préserver le lien de confiance entre la science et la société.

 


[1] Le n° 2 du Journal Poléthis (à paraître en octobre 2019) proposera des contributions tirées de ce colloque.
[2] SWOT (Strengths, Weaknesses, Opportunities, Threats : menaces, opportunités, forces, faiblesses).
[3] FAIR (Findable, Accessible, Interoperable, Reusable : découvrable, accessible, interopérable, réutilisable).