Published on 8 August 2019
Research
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Cet article est issu d’un entretien avec Nathalie de Noblet-Ducoudré, directrice de recherche au CEA au laboratoire des sciences du climat et de l'environnement (CNRS-CEA-UVSQ). Ses travaux portent principalement sur le rôle que le couvert végétal joue sur l’évolution du climat. Elle co-coordonne le Labex Basc qui fédère quatorze laboratoires dans un projet de recherche multidisciplinaire orienté vers la compréhension et la prédiction de la dynamique des socio-écosystèmes dans le contexte des changements globaux, incluant le changement climatique. Elle est impliquée dans le nouveau rapport spécial du Giec remis le 8 aout aux gouvernements.

Quelle est la nature de ce nouveau rapport du Giec ?

Le Giec a eu la charge de faire un examen exhaustif de l’ensemble des interactions entre les terres émergées et le climat. Ce travail a donné lieu à un rapport dit  « spécial » et « transverse », remis le 8 aout 2019, après seulement 22 mois de travaux. Spécial car il est unique ; il n’y en a pas eu d’autres avant et, a priori, il n’y en aura pas d’autre après, contrairement aux autres rapports classiques de chaque groupe. Transverse car il combine les travaux des groupes I, II et III du Giec. Il est donc pluridisciplinaire, comme l’a été le rapport consacré à la limitation du réchauffement climatique à 1.5°C.

Quel est son périmètre d’études  ?

Ce rapport ne s’intéresse qu’aux surfaces continentales et aux diverses pressions qu’elles subissent à la fois par nos actions directes, comme l’usage des sols, et indirectes via le changement climatique. A la demande des commanditaires gouvernementaux, quatre problématiques majeures structurent le rapport : la désertification, la dégradation des terres, la sécurité alimentaire et le potentiel d’atténuation du changement climatique en agissant sur les terres émergées.

Pour chacun de ces sujets, une double analyse est faite: les impacts des actions directes de l’Homme et les effets du changement climatique historique, et à venir, en fonction de différents scénarios. Les solutions proposées dans la littérature pour faire face à ces problématiques sont analysées.

Ce rapport est très positif sur plusieurs points. Tout d’abord il souligne que de nombreuses solutions existent déjà et peuvent être mises en œuvre sans attendre. Il met également en évidence que chaque solution pour lutter contre l’un de ces questions a essentiellement des effets co-bénéfiques sur les autres … la plupart des solutions sont ainsi synergistiques et non antagonistes ce qui est plutôt une bonne nouvelle.

Quels sont les principaux constats présentés dans ce rapport ?

Il est difficile de faire un résumé exhaustif des constats. On peut en relever quelques-uns pour se rendre compte de l’ampleur des évolutions.

Les terres émergées sont déjà soumises à de nombreuses pressions directes de notre part : un quart de ces terres est déjà considéré comme dégradé, près de trois quarts subissent notre exploitation ou occupation (agriculture, pâturages, exploitation forestière, …), deux tiers des forêts sont gérés (prélèvements de bois, usages récréatifs, …), moins d’un quart de ces terres émergées est aujourd’hui libre d’influence humaine directe. Depuis ~1961 l’utilisation de fertilisants a été multipliée par huit, les volumes d’eau utilisés pour l’irrigation ont presque doublé, la quantité de bois récoltée a augmenté de près de 50%.

Le réchauffement climatique depuis l’époque pré-industrielle est aujourd’hui près de deux fois supérieur sur les terres (+1.53°C) au réchauffement mondial (+0.87°C). La fréquence, l’intensité et la durée de nombreux événements extrêmes ont augmenté en de nombreuses régions du monde, plus particulièrement les vagues de chaleur, les sécheresses et les événements fortement précipitants.

Les impacts sur la désertification, la dégradation des terres et la sécurité alimentaire de ces effets sont déjà visibles, mais il est difficile d’isoler la seule contribution du changement climatique. Ils sont le plus souvent le résultat de la combinaison des pressions directes et indirectes.

Peut-on réduire le changement climatique en agissant sur les terres émergées ?

Les terres émergées nous aident déjà à faire face au changement climatique: elles absorbent actuellement près de 29 % de nos émissions de CO2 fossiles. Elles fournissent ainsi un service vital que nous devons protéger et si possible amplifier.

Parmi les solutions proposées :

  • Eviter la déforestation, la destruction des zones humides et de tourbières qui constituent aujourd’hui 10 à 15% des émissions de carbone anthropique.
  • Limiter les pertes agricoles et déchets alimentaires à l’échelle mondiale qui s’élèvent aujourd’hui à plus de 25% de la production, contribuant à un relargage de CO2 dans l’atmosphère.
  • Améliorer la gestion des systèmes agricoles, pastoraux et des parcs forestiers, le déploiement de l’agroforesterie, la gestion des feux. Ces options permettant non seulement de réduire les émissions de CO2 mais également de stocker du carbone durablement dans les sols.

Cependant, si une meilleure gestion des terres peut nous permettre de lutter contre le changement climatique, une réduction des émissions de gaz à effet de serre de tous les secteurs d’activité est essentielle si nous voulons nous maintenir sous la barre des 1.5°C ou même 2°C. Le secteur des terres émergées ne peut pas à lui seul résoudre l’entièreté du changement climatique.

Ce rapport souligne que nous devons conserver une Terre productive pour maintenir la sécurité alimentaire à mesure que la population augmente, en insistant sur l’importance de la mise en œuvre d’une gestion durable. Il pointe aussi sur la limite à la captation de CO2 par les plantes et les sols du fait des limites géographiques et biophysiques au déploiement de cultures  et du boisement.

Y a-t-il des travaux particuliers réalisés à l’Université Paris-Saclay?

Il est difficile d’être exhaustif car les résultats utilisés proviennent de collaborations du monde entier. Je ne peux parler que de quelques-uns des travaux qui sont conduits notamment dans le cadre des Labex Basc et L-IPSL, et de l’Institut de convergence CLand. On peut citer :

  • La quantification du rôle de l’usage des sols sur les émissions de gaz à effet de serre et sur le climat aux échelles globale et régionale,
  • L’évaluation des impacts du changement climatique sur les productions agricoles, sur l’évolution des maladies et des ravageurs de cultures, sur la biodiversité,
  • L’analyse du coût des impacts du changement climatique,
  • La proposition et la quantification d'options de stockage du carbon dans les sols,
  • L’évolution de stratégies innovantes de conduites de culture, notamment l’agro-écologie,
  • La proposition de politiques publiques et l’évaluation de leurs impacts et de leurs coûts.

En quoi cela doit influencer les activités de recherche de l’Université dans le domaine ?

Pour écrire ce rapport, les experts du Giec extraient de l’abondante littérature scientifique (plus de 7000 articles cités dans ce rapport) les éléments qui nous permettent de dire avec confiance comment le climat influence les terres émergées et vice-versa. Certains aspects sont cependant peu traités dans la littérature ou manquent de clarté dans leurs conclusions.  Différentes études peuvent aussi ne pas concorder.  Je souhaite que nous nous emparions de ce rapport afin d’identifier les questions irrésolues ou pour lesquelles le rapport ne peut donner un niveau de confiance suffisant. Une fois ces questions identifiées, nous pourrons bâtir un nouveau programme de recherches ambitieux, dans le domaine de compétence de l’Université Paris-Saclay.

Voici d'autres sites qui pourraient vous intéresser : 

Site de l’IPSL

https://www.ipcc.ch/2019/07/29/p50-interviews/

https://www.ipcc.ch/2019/08/02/ipcc-opens-meeting-to-consider-special-re...